25-11-09
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24-11-09
E - 012 - Alinéa.

Dans l’arbitraire de l’alinéa, dans le décousu de formes pyramidales se fatigue la langue. A sa pointe, la parole s’ennuie et le temps s’étire jusqu’au bout des horizons. Seul le brouillard chuchote dans le touffu des dissonances. Le mot se perd et avec lui, l’illusion aussi. Concordances précaires des registres des voix, l’amour se meut et se tortille comme un ver de terre sorti de sa cache. L’alinéa s’aligne sans se conjuguer. Saillant, il aurait pu dire ou évoquer.
L’absence s’arpente comme une nuit de crissement de pierre, d'un élan inébranlable. D’un élan pesé dans la légèreté des grâces versatiles qui concourent au paroxysme des choses et des êtres. Cette solitude peuplée de déréliction occupe toute la lagune. Sur la langue, les orties ne griffent même pas. Le lissé augmente la perte, provoque la glissade et amplifie la sensation immesurable du vide où l’on s’échoue. L’absence n’a pour mission que de maintenir présente en nous une toute petite flamme, une minuscule lueur que l'on aperçoit quelquefois sous les paupières de nos mémoires instinctives, derrière les vitres sales de nos maisons abandonnées où l’oubli en retrait croise nos visages d'aveugles.
Il faut aller à la ligne. Les mots comme les pas s’avancent. Ils augurent l’inconnu, inaugurent l’impalpable et franchissent les barrières virtuelles de nos déterminations à marcher avec la langue comme marchent les bergers durant la transhumance.
Il faut aller à la ligne suivante. Ouvrir la ligne. Ouvrir le vivant comme on partage un fruit mûr pour en retirer le noyau.
S’oublier soi pour laisser naître toute cette survivance qui nous remplit et nous déborde sans que nous puissions la saisir. Dans l’abstraction, le feu redevient le feu, le vent redevient le souffle, le cœur reprend la forme de son humilité à recevoir et à donner. Et la vie crépite de toutes ses buches oubliées. Et la vie continue à nous surprendre, à nous emmener avec elle partout où nous avions cru à la dérobade.
Léger, le fourmillement qui tantôt agaçait nos membres endoloris disparaît et avec cette inertie redevenue flamboyante le vide devient aussi léger que la plume d’ange qui virevoltait dans notre enfance et que nous suivions des yeux le temps qu’elle se redépose en attendant un autre souffle.
L’alinéa est ce saut à pieds joints qui nous distingue du chaos. Ce repli conjurant le sort pour lui signifier le non renoncement. L’écart fragile où se déploie notre être. Juste pour être. Ce fin intervalle dans lequel je me confie au monde.
22-11-09
E - 011 - Est-il tant ?

Un toit ouvrant sur le rouleau des heures, une pause, une reprise, c’est le monde qui tourne. Ta vie, ma vie, à la culbute dans une déraison exponentielle. L’heure court et pourtant reste immobile. Et nous voilà dans une éternité statique. Une lueur entre les lèvres, tu bredouilles quelques sons. Des bruits gourds, des cliquetis brouillons, des bruits incessants qui appellent. Une voix grave et fluette en même temps, et puis nous. Nous dans le silence qui grouille comme une fourmilière active, nous dans l’abstraction, dans l’irréel des tempos communs, collectifs.
Et puis, la vidange.
Langue intuitive aux résonnances du loup, langue sortie du fourreau pour accomplir la morsure, le coup de bec. Les spasmes, des coups de bélier sortant du ventre du monde, des coups d’assommoir donnant la cadence, rythmant la pauvreté du dire et assassinant chaque mot à la cicatrice par laquelle il sort. Un mot, un verbiage sorti du foulard d’un magicien s’envole comme une colombe.
Nos ciels n’ont pas assez de place pour contenir toute la misère. Il faut aux étoiles courir des parcours d’éternité pour venir dire, pour raconter l’innocence perdue aux fins fonds du monde.
Il serait prétentieux que de ne pas se laisser avilir par les crasses sombres de nos égos. Nous ne travaillons pas sans cesse à un quelconque perfectionnement. Non, nous nous adaptons. Nous orientons nos possibles au gré de nos progressions en intégrant nos expériences au quotidien de la progression. Nous amoncelons, nous engrangeons. Nous avalons le temps et nos émotions se gorgent.
Nos paroles parodient l’émotion bloquée dans la gorge du dire. L’aveu gronde comme une chimère à bout de souffle. Tu dis, je dis, nous disons… Et, puis encore… L’avalanche des neiges du cœur, prisonnières des rigueurs de l’hiver givré des consonances chaotiques d’une mission où le sens se perd, s’englouti comme une pierre trop lourde s’enfonce dans cette poudreuse avaleuse de son.
Venir te dire. Bêler. La fourberie et l’infortune de l’expression orale, écrite ; un petit ragot grelotant, désespérément vide, désespérément creux du vertige qui lui a donné corps.
La vie dangereuse de l’autre. Couarde mélopée de sang. L’autre en soi comme un fragment d’identité de ressemblance. Un grain de vie immiscé comme un soupir entre deux notes. Le risque sans audace d’être la parole sur le seuil de ce qui n’existe pas. De ce qui se dit dans l’invention, dans l’imagination des délires rêvés, des contrebasses sans cordes, des hautbois sans souffle. Le seuil n’existe pas. Juste la fêlure, juste le baiser du serpent. Et puis, la mémoire, le non-oubli largué comme une valise à la mer.
Ce « merde » à la vie qui l’envoie aux balustres mais qui n’échappe pas à la torréfaction des consciences. Ces giclées de boues et de miel mélangés. Et le rire, la sublimité du rire qui se moque au-delà de toutes les cacophonies de nos petits gémissements à comparaître parfaitement démunis à dire ce que le silence lui-même ne saurait exprimer. Ta confiture, ma confiture, nos confitures… chercheuses de surfaces à tartiner, d’espaces libres de graffitis.
L’impossible ne peut se dire. Tout demeure coincé, engoncé sous les murs de la peau. L’inouï est de se comprendre malgré tout. Un peu, beaucoup…
Nos paradoxes sont les zones rougies de nos accomplissements forfaitaires. Locataires que nous sommes à nous déployer grandeur nature de nos mers de tourment et de nos déserts où le sable a fonction de pellicule ensevelissant jusqu’aux ombres les plus pugnaces.
Nos mains, nos cœurs, nos visages, se croisent sans cesse. Nous habitons dans l’heure qui tourne et c’est nous qui tournons comme des aiguilles qui se perdent dans une ronde que le tic-tac égrène. Ta peau purulente de désir, ta chair frétillante où le cœur s’inonde de sang à chaque respiration, tes mots qui voudraient accompagner… Tout évoque le tremblement mais nous avons perdu la trace du chaos qui nous emporte. Ivres que nous sommes de nos impérissables consensus d’avec nous-mêmes. Un peu saoul, grisés, d’une apparence qui nous semble être une appartenance. Alors que nous ne possédons rien et que nous sommes vidés de nos jus et que nos flammes n’éclairent que nos soifs.
M’en fous. M’en fous bien de cette comédie indéfinissable. Les mots qu’on ne sait pas dire comme ceux qui ne viennent pas, je les inventerais. Je les gonflerais des méandres qui me traversent. Je te les livrerais sur le bout de ma langue. Une becquée pour toi, une becquée pour moi, une becquée pour la vie.
Nos corps se donnent. S’offrent. Et nos prières vont rejoindre nos lacs souterrains. Nos cendres complices livrées à la torpeur. Nos grimaces emmêlées. Nous réinventerons nos âmes pour que nos ondes poursuivent le subliminal qui nous transcende. Plus rien n’est obstacle entre nos minuscules vies et les salves fougueuses que rien n’altère. Le toujours plus de l’insatisfaction béante, l’insuffisance de l’affamé, la beauté du précipice qui nous attend.
La vie nous rassemble pour apaiser nos manques et pour adoucir nos peurs. Et nous volons plus que nous ne vivons. Légers comme des plumes d’anges, épais comme des embruns chargés de tous les gisements de l’univers. Le cœur posé là, pour dire ce que les mots ne savent pas.
21-11-09
Baume pour occlusion de l’âme. (A. JOLLIEN)
« Je suis à la recherche d’un abri pour moi-même, et la maison qui me l’offrira, je devrai la bâtir moi-même, pierre par pierre. » Ainsi parlait Etty Hillesum.
Il est des livres qui transforment une existence. Une vie bouleversée d’Etty Hillesum, rapporte, sous forme de journal, l’expérience d’une jeune femme juive de vingt-sept ans. Chaque jour, Etty nous livre ses réflexions, ses doutes, ses progrès. Le lecteur accompagne, abasourdi, ce voyage intérieur, qui se terminera le 30 novembre 1943 à Auschwitz.
Etty Hillesum a reçu une formation de droit. Au début de son récit, elle se lance dans une étrange aventure qu’elle accomplira accompagné d’un chiropsychologue nommé S. dans le livre. Inutile de dire ma perplexité devant cette nouvelle psychothérapie, où le psychologue invite son patient à lutter littéralement avec lui. Les luttes de S. et d’Etty finissent souvent sur le sofa. Et bien que S. fût l’élève de Carl-Gustave Jung, il a une façon toute personnelle de tirer profit du divan. Voilà ce qui peut rebuter le lecteur. Voilà, en tout cas, l’obstacle qui m’a fait par trois fois abdiquer devant semblable lecture.
Voici quelques semaines, je recevais dans ma boîte aux lettres, le journal d’Etty Hillesum, lu par la Bibliothèque sonore romande, et décidai une nouvelle fois de retenter l’aventure. Même constat, les soixante premières pages étaient poussives. Mais le plaisir qui leur succéda et la profondeur du propos valaient bien quelque effort. Après lecture, on revisite ces pages avec un éclairage nouveau. Etty Hillesum nous livre une spiritualité du quotidien et nous invite à partir de là où nous sommes, dans le terreau de notre vie. Le sien est bien boueux. Elle souffre d’une sensualité qui la pousse à consommer les hommes pour assouvir sa volonté de puissance. Bientôt, elle transformera cette sensualité, ces émotions débridées en une fine sensibilité. J’aime cette spiritualité ouverte sur le monde, qui, loin de nier nos faiblesses, vient les habiter.
Parmi les outils qui sculptent la vie d’Etty Hillesum, je retiens le temps. Faire bon usage du temps. Ne pas se braquer contre un problème. Mais le laisser se résoudre en nous. Nulle fatalité dans cet état d’esprit. Simplement une audace, une confiance. Si je donne trop de place à un problème, par une bien curieuse alchimie, ma vie devient ce problème. Loin de banaliser le tourment, ni de l’exagérer, Etty Hillesum ose une attitude plus nuancée. D’abord est requis sur le chemin spirituel un renoncement. Le renoncement à trouver les réponses à l’extérieur de soi, s’abstenir de demander aux autres la réponse à nos questions. Non que l’autre ne puisse m’apporter quelque chose. Simplement, par paresse, par défiance de soi-même, souvent l’homme cherche ses réponses dans les livres, dans les autres.
Etty Hillesum convie ultimement à plonger dans notre intériorité pour y trouver soi, pour y trouver Dieu. Paradoxe ! Pour Etty, plus on va chercher Dieu à l’intérieur de soi, plus on le dépouille de nos projections personnelles. Etty Hillesum nous rappelle que tout chemin spirituel ne saurait être engagé sans simplicité. Une simplicité qui ne nie pas la complexité de l’existence mais qui entend l’assumer avec légèreté. Elle s’écriera : «O, Seigneur, donne-moi en ce petit matin un peu moins de pensées, mais un peu plus d’eau froide et de gymnastique. On ne saurait enfermer la vie dans quelques formules. Or c’est cela qui t’occupe sans arrêt et fait galoper tes pensées. Tu essaies de réduire la vie à quelques formules, mais c’est impossible, elle est nuancée à l’infini, ne peut être ni enfermée ni simplifiée. Mais c’est toi qui pourrais être plus simple … ».
Dans ce journal, on chercherait vainement une explication au monde, un ensemble de recettes à décliner au quotidien. La spiritualité d’Etty Hillesum est d’abord une interrogation, une tentative d’éclaircir son discours intérieur. On est à cent lieues de certains manuels de développement personnel qui semblent apporter une réponse à tout. Etty Hillesum nous laisse avec nos questions mais fournit peut-être les instruments qui permettent de se réapproprier soi-même et d’établir le critère qui nous permettra de laisser se résoudre nos nœuds intérieurs. La réponse ne vient pas de l’extérieur, elle jaillit de soi, d’un soi débarrassé de tant d’entraves, de tant de peurs, de tant d’esclavages. Le regard que pose Etty sur elle-même cultive une lucidité, une lumière qui met à jour nos faiblesses sans les juger.
Au fil des pages, tandis que certains nœuds se desserrent peu à peu, une gravité s’empare du lecteur. Alors que notre Etty gagne en liberté, l’écho du monde et de ses guerres se fait entendre. Mais le mal absolu du nazisme ne peut souiller la liberté intérieure d’Etty. Les nazis la tueront certes, mais jamais ils ne détruisent cette force glanée au jour le jour. On pourrait juger la vie injuste, trouver un bouc émissaire. Etty s’en abstient : « Je sais que dans un camp de travail je mourrai en trois jours, je me coucherai pour mourir, et pourtant je ne trouverai pas la vie injuste. » Etty refuse toute forme de mépris contre l’autre, la vie. A une époque où elle voit les Allemands commettre l’horreur, elle s’indigne devant ceux qui crient contre la bassesse des Allemands et sécrètent une « haine collective ». Gage suprême de la liberté, ne pas donner raison à nos bourreaux en sombrant dans leur travers. Etty Hillesum s’éloigne donc de cette ignorance crasse et cultive une joie, au cœur de l’innommable. Là encore, il ne s’agit pas de fatalisme, mais d’une réponse digne à ceux qui veulent transformer l’homme en bête. Cette spiritualité me plaît. Son humilité d’abord. Un jour, Etty dit avoir assumé le problème de la mort et pouvoir quitter la vie librement, et une page plus loin, l’auteur nous dit qu’elle est au fond du gouffre. C’est toute la vie. Rien n’est acquis de manière définitive. Parfois, on croit s’en être sorti, avoir franchi une étape, et le petit détail vient rappeler notre fragilité, la jeunesse de notre guérison. Mais même lorsqu’on rechute, pour celui qui progresse, la direction est donnée. Le progrès réalisé hier nous montre qu’il est possible d’y arriver et ce, quand bien même, j’échouerais mille fois.
Etty Hillesum a été pour moi une révélation. Je ne pourrais ni ne saurais dire toute la richesse d’Une vie bouleversée. Elle achève son journal en disant qu’elle voudrait être comme un baume versé sur tant de plaies. Ce livre me fournit plus qu’un baume, une manière de penser mes plaies. Et Etty m’aide à trouver dans les tréfonds de moi-même ce baume et ce, dans la joie.
- Alexandre JOLLIEN - Ici
20-11-09
E - 010 - De l’indéfinissable.

Là d’où je viens, puis de l’insensé vers l’insensé, garderais-je un pas, une route à suivre ? Un lieu à vivre, une attente à respirer ou bien à bailler ?
Flacon de poussière résurgente s’enflammant partout où l’étincelle se frotte, nous sommes l’être de la nouveauté. Dans la colère et la révolte nos paroles sont des fouets. Les mots s’allient et s’associent comme un onguent impensé, improbable mais incoercible. Devenus des aires sans visages, des surfaces sans râteau, nous crachons nos fumées noires comme des cheminées de bateaux éprouvant la houle. Pétris dans la moulure de nos forges nous abritons l’inconscience de nos chemins et de nos traversées sans en posséder la trace visible. Triste d’être toujours prêts à fonder nos certitudes sans pouvoir s’atteler au fil conducteur du dérisoire. Lâcheté souveraine et impénétrable, nous coopérons dans l’oxymore de nos fondements, prêts à périr de ce que nous vivons, prêts à vivre de ce dont nous périssons. Faillir. Défaillir à l’observation des soupirs qui nous traversent comme des brouillards inoculés de sang.
Il aurait fallu te dire combien la parole est une peinture de la pensée. Combien les couleurs qu’elle transporte ont l’exigu des ciels nuancés de gris. Combien le code collectif se déforme à l’unité de chacun. Il aurait fallu te dire par je ne sais quelle prouesse de l’inouïe du réel toute l’étendue inextricable qui suit chaque syllabe, chaque prononciation, tout désir à l’appétit sauvage.
Il aurait fallu t’inventer dans l’innovation cursive, dans la rouille venue d’ailleurs, dans le temps incompris des étayages et des élagages rédhibitoires. Dans un monde polymorphe où les arts se tissent sans perdre de leur noblesse. Dans un espace-corps à habiter, à vivre, à l’ondée bruineuse des essences susceptibles d’acquérir la puissance des accomplissements véritables. Portée et entretenue par le souffle vibrant de la danse des lumières, dans le rêve qui échoue aux rives sourdes et brutes du réel, à la commissure des baies où rougit la prude excellence de l’imaginaire. Je ne te créais que par la complicité de nos regards.
De veilles rumeurs courent …il parait que nous avions des ailes et que nous dansions autour d’un feu les soirs d’incantation. Il parait que nos vies sont des morts entretenues au dessus des failles qui ruissellent de nous, partout et tout le temps lorsqu’aimer devient une charrue qui remue nos terres. Lorsqu’aimer met en mouvement la parole au sceau du plus petit murmure.
L’exil comme la réparation, la restauration du sang qui s’écoule dans nos veines. Et puis encore la résilience et le pardon que les foudres des passions ravivent chaque fois. Dans la continuité de la faiblesse douce qui ne veut se résigner. Dans l’inaltération des compromis et des échappatoires où se délient les voix comme d’étranges sons caverneux qui rotent nos espérances.
Il aurait fallu te dire, là d’où je viens, mais je n’ai que ce caillou un peu érodé à t’offrir en spectacle, à t’offrir en partage. Et dans la voix tout au fond de la gorge, dans le ventre de mes mots, le silence.
17-11-09
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Dans l’infinitif. Dans le verbe encore sans vie, j’ai creusé puis sculpté ma voix afin de libérer l’onde pour qu’elle puisse toucher toute la profondeur de ton silence.
Dans la voix et le temps conjugués, la parole imbibée de soleil et de gouttes de pluie, je viens effleurer l’aire sans visage où je sais que tu te tiens déjà. Debout et légère comme une plume d’ange. Aux creux invisibles de l’heure en mouvement, je te vois glisser dans ce monde sans clôture où le cœur suspendu à l’attente, je t’attends comme une mer attend la lune pour se refléter à l’écho de la chair du mot qui délivre. A la lèvre douce de nos terres qui s’inventent et se créent comme un premier verbe.
16-11-09
E - 009 - Résister sans défaillir.

Il ne se peut seulement des vérités éloignées comme des vestiges. La vérité est cette pauvreté déliquescente qui nous transporte en nous-mêmes d’un point à un autre, d’un état à un état d’esprit. Qu’est-ce qui est plus vrai que ce qui touche et nos cœurs et nos peaux ?
Aimer est ce baiser qui recouvre nos faïences les plus fragiles. A la vérité dans aimer se cache la force de nos tolérances. La nôtre en premier lieu. Nous tolérer comme nous reconnaître de nos faux plis.
Nos réticences à nous décoquiller, à offrir notre misère, pèse une lune morte. Et c’est l’échine courbée que nous allons vers la dignité charnelle de nos déboires.
Parce que l’amour n’existe pas, parce qu’il est pure création, il est le seul Art que nous ayons à nous dépecer comme des agneaux de lait qui n’ont jamais encore connu le goût de l’herbe fraîche.
Il ne se peut de vérité plus éclatante que celle de l’évidence de nos malversations avec le genre humain. Le seul capable d’apprivoiser jusqu’à la cruauté d’une prière amère. Le seul à s’éjecter d’un réel tragique vers une autre lune à conquérir.
Nos fièvres ne sont que des ventouses par lesquelles nous nous agrippons au ciel. Et, il nous faut accepter le miracle comme la possibilité de nous défaire des ombres où la vie n’est plus qu’une lumière brute, un silence d’apocalypse où l’acceptation se métamorphose en quelque chose de vraisemblable, même si toute la profondeur ne nous est accessible. T’aimer ne se traduit pas par un je tiens à toi. Nous ne savons avoir que des mains ouvertes. L’insaisissable est notre salut. Que pourrions-nous offrir d’autre que cette onde imparfaite qui nous échappe ?
Si l’autre m’apparaît comme mon complément d’infortune, il dispose tout à la fois d’une similitude d’aspects et d’une multitude de couperets. Nos jus s’absorbent dans la porosité de nos ferments. Nous donnons autant que nous prenons et nous dansons avec le sursaut de nos étincelles pour que jubile une émotion transcendantale noyée dans la masse compacte de l’univers. Là où une simple bougie est un trésor pour l’ombre.
15-11-09
E - 008 - Asymétrie.

Nous sommes si loin de l’enfance, du trouble fragile de nos yeux embués par l’émerveillement. Chaque jour des phares minuscules viennent clignoter sur le bord de nos visages et nous convoquent au retour vers des évidences premières. Candeur d’un souffle, naïveté d’une émotion… L’improvisation rode. L’évidence voudrait voir rouler nos frissons comme des pots de confitures qui dégringolent une pente douce. Mais.
Une vie. Une seule vie. Une vie seulement pour s’habiller du « happy fews » des aquabonistes. De l’idiome de l’abime, du dialecte du vertige. Une seule existence pour revêtir nos gorges de l’écharpe du silence et de l’oubli.
Et l’empressement, et la précipitation et l’impatience à nous dénuder, à nous détisser, à retrouver le fil blanc qui a macéré à l’étuvée dans le ventre d’emprunt où nos vies se sont mêlées, entremêlées, associées en une masse compacte, en une pelote de lucidité désespérée.
Il y a tant à faire, tant à parcourir pour qu’enfin l’oubli retrouve son nom. L’écriture, toutes les écritures concourent à rechercher cette laitance. La parole creuse et puise dans la rencontre de chacun de nos déserts, dans chaque bribe d’inconnu ou d’inavoué. Nos déserts ont conservé la sécheresse des fonds de mers, les traces inaudibles des voix fluettes et sifflantes des silences qui s’offrent à la rencontre. Pour entendre encore cette lointaine mélodie, il faut la décrue, le déclin de toutes emphases, de tous enthousiasmes. Le chant du monde est caché dans le puits de nos misères. Au fin fond de nos déchirements, dans le chaos de nos tourments, dans la rupture de nos conversations qui murmurent les soliloques de l’effroi. Dans ce même lieu de bouillonnement où grouillent les joies et les surprises suspendues à l’attente. Dans l’endémie incurable de nos bégaiements où la musique n’est que saccades, spasmes et flottement. Nos hurlements sont ceux des loups sans visages qui traversent nos irréductibles comme le vent d’une tempête
L’étonnement plénier de voir encore sur le bout de nos lèvres l’immensité de nos univers. La fable et le tragique transpirant nos candeurs dans l’essoufflement de nos animalités comme ces fruits sauvages qui poussent tout au long de nos chemins et que nous goûtons quelquefois par inadvertance, par reflexe, parce que l’attirance est puissante. Surtout lorsque nous traversons le feu comme des aigles focalisés par une proie devenue l’espérance d’un miracle.
Emmaillés entre ce qui nous propulse dans le mouvement qui défi l’immobile de nos peaux de chagrin et ce qui nous retient comme des radeaux amarrés solidement à nos peurs, nos errances se heurtent à nos débordements.
La peur sait clouer nos voix comme les hommes ont su clouer d’autres hommes sur des croix. Nous habitons davantage nos croyances que la réalité. Et ce n’est que dans la folie créatrice que nous rebondissons comme des écumes transgressant le mur du son où nos paroles sont restées à flirter avec nos démons et nos caprices.
Dans l’illusion des mots veillent nos carences. Nos sursauts n’en sont que plus vivaces. C’est la lumière qui reste aux aguets, pas nous.
Antoine Marie Jean-Baptiste Roger de Saint Exupéry
Bonjour" dit le Renard
- "Bonjour" répondit poliment le Petit Prince "Qui es-tu ? Tu viens jouer avec moi ?"
- "Je ne peux pas jouer avec Toi" dit le Renard "je ne suis pas apprivoisé"
- "Ah pardon" fit le Petit Prince, puis rajouta "Que veut dire "apprivoiser" ?"
- "Apprivoiser veut dire créer des liens" dit le Renard
- "Créer des liens ??"
- "Bien sûr" dit le Renard. "Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Je n'ai pas besoin de toi, et tu n'as pas besoin de moi non plus. Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde, et je serai pour toi unique au monde..."
- "S'il te plait... apprivoise-moi !"
14-11-09
E - 007 - Vide.

Une lointaine parole comme un petit caillou resté sous la langue. Un signe, un son, un symbole. Et puis la salive. Et puis l’haleine. Et puis le cœur et son battement. Et puis le souffle.
Un mot lointain resté à l’étouffé du dire dans le silence presque religieux d’une voix sans commandements, sans injonction. Juste une parole comme un fil invisible et qui porte toutes les autres paroles. Juste une expression, la sienne, la mienne, celle du monde. Et un vague écho lâchant prise avec le réel confirmé.
Car en vérité, rien ne se dit, rien ne se colporte, tout se tait dans la mémoire du temps qui n’est elle-même pas une vraie mémoire mais un calice où les jours vont naître sur deux gouttes d’eau dans la similitude des langues mortes que plus personne n’utilise, sauf pour y pêcher quelquefois une racine, un signifiant. Un insignifié accroché aux registres d’une éternité sans mots.
Une étoile existe du baptême des vœux dont je la forge.