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Tout a changé, tout est pareil. Le temps écoulé a filtré nos voix et nos cœurs. Rien de ce qui a été ne demeure intact. La mémoire, elle-même, ne conserve que des bribes de souvenir. Elle s’use comme l’eau incessante de la rivière qui traverse la terre avant de rejoindre le nuage redistribuant la pluie. Des poussières de lune comme des flocons lumineux ensemencent la nuit d’une multitude de gouttes jaunes. Sommes-nous encore loin des racines de nos cœurs ? Ma conscience se dissipe, mon corps s’évanouit peu à peu dans le grand siphon des rides. Je m’éloigne du monde sensible pour devenir à mon tour une émotion tourbillonnante. Nous avons rendez-vous derrière l’orage qui termine son manège d’éclairs et de foudres tonitruantes. Nos mains sont des poignées enfoncées dans les ronces, nos bouches tiennent entre leurs lèvres une graine nouvelle. Une fleur est née de la tempête, elle s’accouple au soleil comme une feuille s’enroule à l’arbre qui la porte. Nous sommes corps à corps dans l’unisson des hymnes fraternels. Je danse avec ton sourire et tu valses avec moi dans le tue-tête des joies sans limites.

« Dans le moulin de ma solitude, vous entriez comme l'aurore, vous avanciez comme le feu. Vous alliez dans mon âme comme un fleuve en crue, et vos rires inondaient toutes mes terres. Quand je rentrais en moi, je n'y retrouvais rien : là ou tout était sombre un grand soleil tournait. Là où tout était mort, une petite source dansait. Une femme si menue, qui prenait tant de place : je n'en revenais pas. Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. Il n'y a dans l'amour que de l'inconnaissable. »  - Christian Bobin - Une petite robe de fête -

Le vide absolu n’existe pas. De rien en rien, j’ai traîné mes sens comme une couverture sur le sol du long couloir qui me ramène à toi. Dans le courrier de la poussière, des notes intimes flirtent avec l’air de passage. Je suis un yoyo qui monte et qui descend. Chaque faille m’arraisonne davantage aux salins de mon sang. Il n’y a pas d’autres espaces que le vide que j’occupe. Je me tiens debout entre tes lèvres et la colline aux cigales. Mon tambourin chante le Mistral lorsqu’il prend le large pour rejoindre ta mer. J’ai franchi la pente au-dessus du rocher et mon cœur a foulé la terre où nous avons duré. Tout toi est resté en moi et maintenant, je te vois rejoindre la grande migration du temps. D’autres morts fécondent la matière et absente tu n’es que le bord de l’absence. Le manque a confisqué au réel la visite de la chair, mais tu demeures couchée sur le grand lit de tendresse où je t’ai connue. Je t’effleure comme le rebord d’une coupe d’eau et de thym.

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©