./
Comestible mais pas domestique.
Un peu de bruit passe furtivement et laisse une traînée de fumée blanche au cœur du noir souverain. Quelques gouttes de salive glissent entre les doigts râpeux des circonstances inadaptées. Je n’ai plus de corps à la portée des cris refermés dans la ouate du sang devenu des caillots de désespoir.
Douleur danger
Portes ouvertes, cœurs tailladés
Sens affectés
Thalamus embourbé
Plaisir dévié du centre
Dérégulation signifiée
Actions ébranlées
Mictions involontaires
Vomissement, soulagement
Egouttoir des peaux
Pleurer pour ne pas avoir à parler
Conscience du monde travesti
J’éduque, je polie l’aire plate
L’ordonné du vide qui terrasse
« Un seul être vous manque… »
Désir d’éternité empaillé dans l’air
Tensions harcelantes du factice
Leurres occupés à représenter
Transfert du monde dans mes veines
Conscience de l’habitude
Découverte sous mes pieds
Conditionnements
Articulations du vide et des béances
Elasticités électriques
Rien n’est plus vivant que l’idée que je me fais
De la vie qui m’éreinte.
Plaisir danger
Masque de jade posé sur l’aube
Défrichement du beau
Encastré dans la pierre du temps
Horloge mi-cuillère, mi-couteau
Plantée dans la joie
Des heures satisfaites
Un pied de biche sur l’ornière
Du précipice
Décalaminées les sueurs
Stagnent dans l’inertie volatile
Je suis involontairement agi
Pulsions dégorgées du sans effort
J’abdique à l’image du miroir
Par lequel la lumière se reflète
Attention détournée
Hara kiri de la volonté
Puissance soumise
Vertu soporifique de la désincarnation
Données immédiates
L’acte me propose son objet
L’objet précède l’acte
Mobile à la métaphysique
La matière défaillante
M’offre un mobile
Je veux que le rire vienne à moi
Comme une liqueur pressée
Un suc débridé de l’orage
Une danse jouissive
Incrémentée au feu jaillissant
Des ténèbres.
Je suis un peu d’ombre indocile sous la branche du jour. Une onde fragile répand de longs parfums de cristal sur le cerceau squelettique du silence. Je suis goinfré de pelures d’air. Je porte au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien.
Nous enfantons l’oubli.
Dans l’effervescence des parfums qui se mélangent ma voix rampe jusqu’à ta source. Un archer dans mon cœur jette sa petite pluie de bois pointu. Un regard aura tout volé. Une caresse redonnera tout. Il ne reste plus rien de la peur qui entre ta peau et la mienne dévidait l’enfance de ses ombres. Tout doucement, nous renaissons, je l’entends. Nous nous arrachons à la cicatrice. Nous déplantons les équerres de l’acharnement de l’âme et nous laissons s’envoler nos misères.
Nous avons trop dormi sur nos lèvres chétives et insonores. La mort nous a projetés au-delà des plaies intouchables dans cet abattoir d’absolu. Nous y sommes devenus les rouleaux incinérateurs de la pensée.
Nos empreintes anciennes se sont reconverties. Nos langues sont rouges. Nos yeux voilés, nos poumons émaciés. Le sel sort de l’eau et s’évapore dans une longue fumée blanche qui va rejoindre les nuages. Nos prénoms sont des voyages que le vent berce doucement et nous disparaissons derrière des lunes intemporelles.
Nous avons conservé de nos impossibilités à nous contenir l’un dans l’autre la douleur du givre cerné d’immobiles bulles d’air qui empêche les volets de se fermer. Nous incarnons la respiration épuisée et l’étouffement de la passion qui serre comme un étau. Nous enfantons l’oubli sans perte et sans reste, et il nous restitue ses miettes d’heures froides. Nous sommes des toiles peintes par l’éphémère de l’instant. Nous sommes des parfums d’ivresse tamponnés à la face de l’amour qui s’attarde. Nos visages sont l’empreinte des jours qui dévalent nos pensées. Le ciel, tout entier, est un immense ragoût. Nous habitons désormais la farce qui accommode les bouchées de la mémoire. Et, nous sommes percés, fendus, perforés. Nous sommes les écumoires de nos vestiges. Nous sommes les débris latents des mouvements anciens.
Je suis le dernier de nous deux à serrer la poitrine de la mort dans mes bras. Je suis seul à longer les pointes saillantes qui entourent ta silhouette devenue la bogue d’une châtaigne. Chaque serment accordé à la vie augmente la détresse silencieuse dans les mailles de nos cœurs épuisés. Chaque promesse d’amour béatifie le manque que nous avons ressenti. Derrière nous, les pinèdes ont laissé place à des incendies. Derrière nous, les roubines ont tari, et le lait des jours heureux a été remplacé par le feu. Nos berceaux ne sont plus que des cendres éparpillées par le Mistral.
L’amour ne sait pas adhérer au vide. Il s’est d’abord recroquevillé dans la position fœtale puis il a explosé comme le font les étoiles à la fin de leur vie. Le vide nous l’avons intériorisé avant de le recracher pour désengorger la lumière.
L’air que nous respirons a déjà servi et il resservira encore.
Il ne reste plus rien de tangible. L’avenir se dématérialise, il s’extirpe des déchets du monde pour recomposer de nouvelles promesses. La conscience a déserté nos cerveaux troués d’abnégation. Le néant soudoie les valises que nous portions et il déleste toutes les charges de nos chagrins. Même nos os lissés d’amour n’ont plus la même signification. Chaque fois que je te réinvente, je réinvente avec toi toute l’ingratitude de la terre à refuser une nouvelle fois notre semence. Je suis contraint de réconcilier le temps en une seule histoire. Le temps est claustrophobe. Il se répète dans l’étouffement qui le caractérise. Il pioche dans l’espace l’abandon qu’il réitère après chaque rupture.
Je ne veux pas faire l’économie du gaspillage. Je ne veux pas voir les traits abstraits des horizons qui sucent la vie pour l’amener à la nuit noire. Je veux donner à l’espoir toute l’abondance des siècles de chimères. Tu seras nymphe farouche dans ma maison sans chemin. Tu seras le fleuve déclôturé qui rejoint la mer, l’eau qui remonte dans le ciel, et la pluie qui retourne à la terre. Je ferais pousser du blé dans la bouche de mes rêves.
Mon cœur est un doigt tendu. Il te désigne.
D’un seul tenant, le soleil desserré du tréfilage de mon sommeil tombe comme une vieille marmite de fonte. Je n’occupe plus l’espace illimité de nos cachettes. Je suis perché sur la branche au-dessus du puits, ton épaule contre moi. L’air qui me transbahute jusqu’à toi est chargé d’ignorance. Nous n’avons rien à faire ici ou là-bas. Nous lévitons singulièrement comme attirés par le contact avec la foudre. Nous avons transposé nos cœurs de la fulgurance de l’éclair à la poudre extatique qui se fond sous nos paupières. Maintenant, nous pouvons nous absenter car nos landes sont livrées feu qui nettoie le ciel de tous les vertiges.
Refaire et défaire.
C’est un fait, je porte en moi cette ombre disparue comme une tache bleue discursive. Il faut désormais que la mer se retire autour de l’île que tu occupes. Il me faut nommer cette terre immergée dans mon cœur. Il faut donner un corps à cette patrie moulue de rêves et d’illusions. Que j’en sois. Que j’aille au pinacle léthargique de la douleur envahissante. Je veux désormais accéder au chavirement perpétuel des ondes qui s’écaillent avant de rejoindre la poussière du monde. Et qu’importe si j’arrive à toi dans un amas de souffles convertis à l’irrationnel, dans un état d’âme où plus aucune projection ne subsiste, loin de tout formatage, de toutes représentations ordinaires et communes.
Jusqu’à présent, chaque jour a inscrit son message plus ou moins descriptible, cependant je le sais, ceux à venir porteront encore un peu la caresse de nos brûlis. Aussi, dés à présent vois-tu, je respire dans ton souffle. Parce que tu m’as laissé une évidence gorgée de toi dans un rayon de soleil traversant les nuages. Le chant de tes plaintes a bridé le mien. Oiseau, tu volais sur les icebergs à la dérive, maintenant colombe, tu as fait fondre la colère des glaces qui rétractent, enserrent et retiennent les foudres comme les obus d’une guerre ancienne qui n’auraient jamais éclatés. Je suis dans ta mort comme échoué. Parce qu’elle n’est qu’une absence ignorant ce qui lui succède, inconsciente de ce qui reste vivant malgré la défection des corps qui marchent dans mon être comme des ombres chinoises.
Une solitude nouvelle arpente mon regard d’homme perdu dans l’immensité des brouillards de l’existence. Mon désir de lumière révoque mes tourments à te savoir danseuse de couleurs parmi les clairs obscurs impalpables. Dans mon regard, plus rien de solide : ta silhouette fume comme une mèche que l’on éteint de ses doigts humides.
Mais puisqu’il me faut devenir le stoïque survivant à cet abandon, à cette coupure invisible, brisons ces lourds scaphandres qui nous enfoncent dans la lave bouillonnante. Echappons-nous de ces terres désolées. Ne nous bastons pas des limons incandescents, et dérogeons à l’incipit congruent qui déloge la brûlure pour la porter aux cendres froides.
Nous sommes un vide qui s’épuise de chaque nuit. Une boursouflure du rien se durcissant de l’ombre qui nous suit. Et dans ce grand lendemain hérité, tu es devenue ma confession souterraine, un falot écarlate, une innocence de l’imprévu. A présent, il s’agit de taire les agitations, de se taire soi-même et d’écouter la grande machine dans laquelle on est enfermée. La joie viendra agrandir notre cœur, elle pacifiera l’étendue qui nous sépare. Nous couperons joyeusement l’herbe qui pousse au-dessus de nos têtes.
L’absence se joue de moi dans ce baiser dépeuplé de tourbe. Aux bouts des pontons qui vont se jeter à la mer, l’aventure de nos chairs connaît toujours la décadence désastreuse du vide. A l’extrémité des mots, un équilibre viscéral s’attache aux heures qui s’inclinent puis qui déclinent. Nos lèvres trébuchent sur le manque. Elles s’enfourchent au pieu dérisoire de l’immortalité (superficielle intemporalité). Ainsi, nous nous évadons dans l’auge vierge des heures nues où nous croisons les doigts du temps pour mieux l’occuper.
Dans mes yeux des relents. Des gouttes de rire et des papillons poursuivant leurs courses inépuisables dans les jardins éclairés du temps. Des moments joyeux se trimballent inopinément de fenêtres à fenêtres, de portes à portes comme un laitier distribuant sa cargaison au pied de chaque seuil. Chaque élan vers toi est un ciseau découpant dans la toile rêche. Chaque rappel de présence siffle l’effarement comme une trompette connaît le souffle de nos bouches réunies. Nous sommes devenus les tablatures d’une orgue de barbarie et nos musiques s’installent dans nos labyrinthes avant même que nous les sachions.
L’air est la colle universelle. Une composante sensible s’y amasse et parcourt tous les lieux. Mon horloge intérieure compose avec cette pâte élémentaire. Ta voix glisse sur du papier, ton sourire précise la matière. La main prend conscience de l’unité que tu représentes. Elle palpe l’écorce tendre des choses qui deviennent des formes. Nous sommes coagulés dans le vent et nous nous frottons à la pierre mille et mille fois avant que perce notre désir d’union. Nous sommes un parmi les méandres des ténèbres. Nous nous parcourons sans discernement. Nous collons à nos ombres. Dans nos champs de blé, l’argile est rêveuse et nos âmes communient avec notre solidité sans contrainte. La glue bave aux interstices et nos déchirements coulent sur nos lèvres comme de l’eau tiède.
Mon amour a mille doigts et autant d’accords. Il joue de la mandoline sans connaître le solfège. Il voyage sans jamais faire ses valises. Il toque à la porte, même si la maison est vide. Nous courons le temps alors que l’amour nous offre son éternité. Je n’ai plus peur de ta mort. Je n’ai plus peur du futur qui soulève mon présent.
Rien ne servirait d’être vivant s’il fallait résister à la mort par l’effort qui tue. Rien ne vaut la vie, rien ne vaut l’heure sacrifiée aux désirs inaccessibles. L’attente, serait-elle devenue une disponibilité rassasiée ? Serait-ce une main offerte au délestage ?
Nous sommes des vrilles tourbillonnantes qui veulent pénétrer le fuselage du meilleur. Nous vivons de nos morts latentes, de nos dépôts entartrés sous nos paupières, de nos obstinations à découdre nos langues des hypothèses gratuites. Nous portons le deuil de nous-mêmes et nos cadavres sont devenus des orbites sondant l’inconnu. Nous ne décidons plus du fardeau qui nous encombre.
Il y a toi, puis cette aire libre où naît le mot, cette olive sans noyau, ce gouvernail enseveli d’algues dures, cette mâchoire de lumière où se mastiquent le regret.
Nostalgie étouffée au fond de la gorge. L’étouffement a réduit l’espace des rires. Toute ma liberté d’être se retrouve gangrenée, opacifiée comme cette lune qui tombe du ciel parce que trop lourde et trop gribouillée. Elle glisse du ciel et s’effondre comme une bibliothèque trop chargée des livres où sont écrits les mots qui transportent ton sang jusqu’à ma bouche.
Le ciel n’a plus d’importance, il est lavé de ses étoiles ; il n’y a plus de repères pour les marins perdus. La nuit aussi est tombée. Elle est longue comme la langue d’un chat. Elle ronronne des souffles égarés et elle lèche les poils écrasés des moments solitaires. Plus seul qu’un ciel dépourvu d’étincelles, le lit de ma mémoire ne sait plus que faire des heures cristallines qui cognent sur le tocsin du souvenir.
Ce soir, la résistance s’habillera d’amour. On humectera le garrot de cuir qui entoure notre devenir d'escarbille, puis nous irons dormir ensemble sur le lampadaire des mers mortes. L’enserrement étouffera la déception de l’eau et de l’air. Le lasso compressera nos corps et nos cous. Nous deviendrons des poussières lumineuses. Nous flotterons au-dessus des secousses du vent, et nous brillerons comme des cellules de prison où pénètre un faisceau de soleil. Une larme purificatrice se noiera dans les eaux du monde comme un flocon d’air pur s’ensevelit dans la chaudière d’une fonderie.
Je ne sais quel souvenir demeure dans la pierre qui a connu le couteau de Rodin. Le torse de la jeune femme dévoilée à mon regard se rappelle-t-il l’incision ? Nourrit-il l’ambition de faire perdurer la matière par-delà le rêve qui l’a sculpté ? Une miette de feu éclaire encore la survie qui nous taraude. Je vois sur ton visage le chantier des cathédrales dont j’aurai voulu faire ma maison. Je perçois maintenant distinctement l’antre chaud où s’échouent les dons d’existence. Il reçoit l’éclaboussure des gerbes de blé tressé servant de porte-bonheur. Nos soifs saisissent massivement le sel noir qui déborde sur les berges. La brûlure profonde est immergée sous la laitance veloutée qui perle de nos cœurs.
Il faut reprendre souffle. Des milliers d’heures vacantes sont restées dans la brume. Nos gestes sont maintenant des faucilles taillant la haie d’ombre qui nous entoure. Nos regards penchés vers le bas scrutent silencieusement le sol où sont tombées nos étoiles. Le mouvement sarcle encore les vestiges de la mémoire. Des amas d’oubli sont à la dérive. L’éloignement nous rapproche infiniment. Mon désespoir dans sa crue colossale a submergé la distance. Devant nous, les landes nostalgiques épousent l’ardeur qui nous hisse l’un à l’autre comme un secours répond à la détresse.
Nous ne saurons pas dire l’enfer qui s’infiltre dans notre épanchement. Nos cœurs sont liés à nos âmes sans que nous puissions extirper la moindre petite intimité. Je reprends la marche tournante qui me ramène incessamment à toi. Rien ne peut être recommencé. Tout circule vers des voies nouvelles. Nous seuls prétendons à la fusion absolue. Nos pas s’emboîtent comme des gants vibrant d’une autre vie.
Ecrire s’atrophie par le manque. Quelque chose incarne le vide à notre place. Je t’écris pour parjurer l’hypocrisie du temps qui semble nous conduire à des renaissances factices, à des remords reconfigurés pour apaiser nos souvenirs. Nos solitudes portent le nom de l’autre coincé au travers de nos gorges. Et puis, les mots nous éventrent. Ils s’expulsent de nos chairs crues. Ils nous vident comme de vieux sacs remplis d’écume sèche et pourrissante.
J’ai beau me forcer, je ne me souviens pas du son de ta voix. Elle est si lointaine que n’importe quelle eau claire me laisse dans le doute. Pourtant, tu me parles encore. Mais, c’est avec ma voix que je t’interprète. D’insolites transparences fiévreuses pèsent sur mes lèvres. Des grappes de mots microscopiques affluent par la gouttière purulente d’une musique restée au fond du puits. De légères remontées d’eau fluide frappent mes tempes.
Notre chalutier est resté arrimé dans un port invisible et nous le peuplons de nos fantômes. Les gréements de l’embarcadère grince chaque nuit dans nos rêves dissipés. Le frottement du bois et l’ondulation douce de l’eau laissent s’échapper des bruits qui paraissent venir du fond des cales. Le port inhabité expire de longues vapeurs marines. Nos vies antérieures macèrent comme des fruits mûrs dans de l’alcool.
L’air est humide et enduit nos fronts. Les yeux nous offrent un spectacle de désolation. Une crique mortuaire remplie d’arcanes poussiéreux et de tableaux vermoulus. Nous sommes pourtant dans un lieu qui ne nous appartient plus. Nous sommes une image collée sur le miroir. Nous sommes devenus des étrangers à nos investigations.
Nos voix se sont défaites dans la grande nuit qui monte. J’aurai voulu me délester davantage, mais le chagrin pèse un âne mort. Il est un tombeau où demeure confinées les larmes qui le remplissent. C’est maintenant le sarcophage d’une autre vie. Quelque chose de nous se refuse à le quitter. La meule et l’étau broient le noir que nous habitons. Nos peaux sont des écorces polies incrustées au mât écroulé sur la proue.
Nos cœurs moites ajoutent à la scène des clairs obscurs où se cache la déchirure. Ce vieux navire devient le dépôt flottant de nos ignorances. Je l’entends chanter dans mes veines sombres : « Dis, quand reviendras-tu » de Barbara.
Il est des jours où les mots entrent dans ma bouche comme une catastrophe. Ma main les écrit sans trembler, pourtant ils vacillent et font s’écrouler le monde qui m’entoure. Je ferme les yeux et sous mes paupières un peu lourdes naissent des paysages extirpés des ténèbres. Des papillons jouent prés d’un tronc échoué sur la plage déserte. Des mouettes crissent sur le ciel devenu une ardoise. Un chien errant cherche un repas possible.
Tu n’es plus là.
La souffrance sentimentale tue aussi sûrement qu’un matador. La nudité de la vérité s’habille en épée. Des odeurs de sang rouvrent mes yeux. Des pas légers que nous avions pourtant enterrés reviennent cogner mes oreilles. Nous avons du mal fermer la porte. Des vitrines de poussière hululent dans la nuit que nous croyions nôtre.
Le pur jaillissement est une énigme. Le langage se perd dans les cerceaux surréalistes, et nos langues prêchent l’inexprimable qui se distingue dans les fourrages de l’intuition. L’instinct est une lettre de noblesse gueuse qui voudrait nous défaire de toutes faiblesses, alors que je vis toujours dans la morsure du présent qui te révèle.
Le recommencement démarre ici.
Jouons de la guitare sans corde
De la musique sans note
Mimons la farandole des lacets de l’heure
Ecrasons-nous les orteils sur le présent de nos ombres
Ton œil, plus haut que tous les autres.
L’aube à peine se dénoue et déjà tes yeux sont des allumettes grattées sur le ciel.
Je suis le dernier de nous deux. Je promène encore dans le chlore de notre bassin. Un jour, j’aurais bu avec les abeilles en deuil toute la sève du cerisier. Un jour la providence quittera ce dialogue virtuel, le nez dans le buisson. Je suis le dernier. Je suis seul dans la doublure de tes yeux.
Plus loin que loin, l’azur redessine les lampions que nos mains tenaient comme des lampes sans pile. Plus bas que le vide, en dessous des choses tues, une vie dans la vie rejaillit de l’éternité. Il ne faut pas plus d’un cœur pour entreprendre la route tortueuse et mouvementée qui mène à soi. Rien ne se perd en ce monde. La douleur comme la joie, c’est nous qui lui donnons consistance. Nul oracle ne sait l’avenir. Nous le défrichons chaque fois avec pour unique outil nos faiblesses et nos déterminations conjuguées. Je sais que je t’aime et immédiatement le monde foisonne de fleurs venimeuses. Qu’importe les silences, et qu’importe demain.
Un jour le bouillonnement de mes cellules crèvera la bulle douce qui me hisse de l’enlisement. J’ai reconnu l’enterrement du monde dans les yeux des hommes. La fatalité est un complot solitaire que chacun s’applique à déjouer. Chacun cherche une issue. Mais tous les chemins ramènent à la bergerie, à l’étable des naissances où se relient et se croisent d’autres chemins. Et personne ne sort. La multitude nous écrase. Imperturbables, toutes les portes s’ouvrent sur d’autres portes.
Depuis la première heure versée, depuis nos départs enchevêtrés et mon retour invincible, le crépuscule crépite comme une fontaine d’échos. Et je vais chercher dans chaque nuit le tremblement qui s’échappe de ton silence.
Délayer.
Le jour où j’ai cessé d’attendre de moi-même quelque chose de plus grand, j’ai aussitôt compris que toutes les raisons que j’avais patiemment ordonnées dans mon esprit durant des années n’avaient véritablement de sens que pour la place que j’occupais parmi les autres. Plus encore, lorsque le brouillard avait tout envahi et qu’il ne me resta rien d’autre à faire que de danser à l’intérieur de l’opacité pour la chasser, la fluidifier de telle manière qu’une insipide clarté pouvait prétendre remplacer toute la lumière. Ce jour là, j’ai commencé à débobiner le fil rouge qui tance furtivement d’un point à l’autre dans la matière que j’occupe.
Avec le silence à mes trousses, je me suis reconnu et identifié. J’ai alors admis que se déshabituer à vivre était apprendre à se déshabiller de la part trop lourde qui navigue dans notre sang. Que le délestage opérant, il m’était possible de me réapproprier le sens d’une existence soumise au réel. De converger avec la perception par-delà l’unique raison qui nous régie à vouloir domestiquer notre nature. Je n’ai jamais connu d’heures plus noires que celles où l’on s’appréhende du discours préconçu par l’éducation humaine.
Il faut croire en soi jusqu’à se défaire des chaînes invisibles qui nous réduisent aux combats inutiles de notre chairs avec celles du monde.
Nous sommes démarqués derrière l’inaccessible marée où s’abattra le couperet du silence. Nous sommes nus comme des flammes. Nos corps ressemblent à des cires fondues et à des voix diluées du charbon de nos ventres.
La violence des souffles impétueux soude l’air avant que nous le respirions. L’unité invisible crisse sur la peau du jour comme un pinceau de gouache sèche.
Alchimie des fonds vaseux revenus à la surface. Ce qui ne peut pas être craché est régurgité. Flots de glaires tristes sur la façade de nos yeux. Nos âmes s’époumonent en d’autres lieux.
Là-bas au loin, de petites morts sont dans la cabane qui prend feu. L’éternelle lueur dissonante de la lune plonge sous tes yeux et l’obésité du vide s’enflamme comme un gaz incandescent.
Ce soir, mon cœur, nous ne dormirons pas. Nous veillerons les cendres qui nous habitent. Le fond de l’air gicle l’imbuvable nausée des heures mortes. L’amour délaye puis s’étoffe comme une durite engorgée de soie. Reste avec moi, ma toute douce.
Le rêve qui nous ignore.
Entends-tu le cri toujours vierge que le vent transporte par-delà la balustrade de la voix ? Nous nous sommes quittés dans de troubles circonstances. Tu disais que l’amour avait châtié l’existence, querellé les poumons d’espérance et noircie l’échange salutaire. Nous nous retrouvons comme deux statues figées par le désarroi. Mais, que cela ne tienne, il nous reste l’éternité pour nous délier de la bave indolente et du crachat insidieux qui nous a transformé en pierre. Demain, nous serons semblables à l’éternité. Nos poumons flâneront dans le sang de l’énergie pure. Nous serons l’étendue infinie et l’eau démoulée de la congère qui nous figeait.
Nous sommes la vie dans son fragment d’étincelles, dans son infinité et sa bonté corrosive. Mon cœur et mon essence brûlent aux quatre vents comme des lanternes inépuisables.
Nous mourons de chaque parole lancée au vent. Nous vivons emportés par un troupeau de vibrations où chaque affirmation cède au doute sa part anéantie. Et puis, encore écrire, écrire, écrire pour déloger la mort ébahie de vie, pour extirper au vide nonchalant la foudroyante culbute de l’espace qui ne contient que toi. L’écriture déblatère à son insu. Elle puise son encre dans les flaques de nos manques. Je t’écris nu comme une cicatrice en plein jour.
Les soupirs restés collés sur les flanelles fragiles de l’émotion ne s’écrivent pas. Rien n’est vraiment traduisible. L’effort que fait le compas pour tracer des cercles reste invisible dans la transparence stoïque du voyage. Je n’ai pas trouvé où les énergies entrent en collision. Le bâillement de l’air est complice aux volutes qui s’échappent de l’esprit. Ces mêmes cercles tantôt haillons, tantôt baillons, par lesquels nous traversons les maillons de la chaîne d’amour afin d’infléchir l’existence à nos courbes. Parce que nous nous inscrivons dans l’exception d’exister, dans une forme d’oubli liquoreux où la chair n’est plus présente. Nous imprimons toute la verve incendiée à cette toile bêchée d’espoirs que le temps a pilé comme du manioc. Nous enfourchons les sillons déjà tracés par la rencontre des gaz primitifs. Nos consciences courroucées haranguent l’aube à venir. Rien qui ne soit encore saturé d’indistinctes obligations, mais déjà une autre dimension où privation et insolvabilité peuvent enfin s’abandonner, se livrer, jouer et jouir dans un perpétuel présent où la vie se réinvente.
Le vide oblige le silence. Le décharnement des étoiles se fait dans les abysses des rêves devenus des cauchemars. Aussi, je m’enroule dans une once de tissus périssables, le temps de remettre en ordre mon désir d’arriver par-delà le désespoir. Lentement, je me débarrasse des voix de verre et des images de neige qui occupent encore mon sang. J’incube comme une tisane de pissenlit. Toutes mes attentes sont filtrées par l’air refluant ma pensée.
Dans cet éphémère de transitions fluettes, mon regard ne sait plus se porter sur les mots. Il transfigure ce que l’œil convoite. Il rehausse l’orthographe de mes sens. Je dors dans l’haleine de l’obscurité, dans le ruisseau submergé par l’écume de l’air jauni. Un morceau de cristal incandescent entre les doigts épais de la connaissance. J’ai bêché la peau ivre d’un silence qui me rendait ta voix. Mais, tout est si bref sur ce chemin de pierre sèche. Des landes sablonneuses entourent le grain sans racine et la matière se dissipe à l’ombre d’un ciel en colère.
Quelques intrus sympathiques pendouillent de ci de là, mais la légèreté de leur présence n’entrave pas la nonchalance des bruits occultes. Le monde est trop grand pour que nous y soyons seuls. Des miettes étrangères pourlèchent l’unisson de nos enlacements et contrarient notre épanchement. Malgré le raffut environnant, ta voix demeure une verticale trépidante où mon espace vient se confirmer, invente l’angle pour pouvoir s’y blottir. Le brûlis qui nous étreint a raison du tumulte de proximité.
Tu es l’écume qui prolonge la vague. Une cité aérienne d’une infrangible harmonie tapisse l’horizon. Des ruelles désordonnées habitent d’un seul élan les traits parallèles où se dessine une lamentation fragmentée. Nos lèvres émaciées tiennent en joug la parole sensuelle qui se tait. L’inexprimable désarroi clôture l’ombre et cintre l’abîme. Partout, l’eau et le sel mélangés se diffusent sur les pins de la colline perdue. L’amertume est l’alliée des algues qui boivent les regrets comme on pisse le sang après un coup de fouet.
Notre désir reste intransigeant. Il gigote d’impatience dans l’inertie de la pensée qui nous enserre : ne pas savoir, c’est se soumettre à la convulsion de l’heure nue penchée sur le temps perdu. L’horizon a ses lignes de fuites obstruées. Seuls quelques triangles superposés donnent l’illusion d’une quelconque profondeur. La vitre qui nous sépare est incassable. Le verre a été malaxé par toutes les défaillances du calcaire, de la soude et du sable. Et l’on ne se voit plus autrement que par les yeux du rêve qui nous porte.
Nous sommes les seuls témoins de nos rêves. Dans cette faille où la vie recule sans bruit, l’écriture est une corde effilochée où le simple accro du vide peut devenir la décharge définitive. L’ignorance maligne accroît l’espace où nous sommes encodés. Nos cœurs sont des chimies incompréhensibles qui secrètent la révolte des souffles. L’interminable épouse l’éternité qui se rapproche de nous peu à peu. Et dans l’asphyxie totale d’une apesanteur troublante, notre marche participe encore à l’ébauche de l’infini.
Jamais nous ne cèderons.
Quelque chose se dévisse dans le forage de la pensée. Tout un horizon s’éclaire et s’éteint dans la fulgurance d’une seconde. Aussi rapide que l’éclair la joie de vivre et la rigueur des jours morts traversent le souvenir. Je sors de la nuit poussiéreuse et inachevée pour voir dehors. De grands étendards flottent sans que rien ne les tienne. Des vagues se lèvent hautes et dures comme de la pierre. Des montagnes d’eau logées dans les failles de l’air volent puis tombent. Rien ne peut nous dissocier de l’humanité. Nous marchons sur les pas d’autres traces sans même les voir. Notre appréhension à la nouveauté est telle, que nous tenons les branches du ciel sur le devant de nos cœurs. Un amour au-delà de la solitude nous reconduit à la genèse de la matière. L’énergie de la lumière se répand dans les veines obscures de notre miroir. Le blanc se désaltère dans ce monde nocturne. Puis d’un seul coup, tous les corps immobiles se mettent à bouger dans tous les sens.
La racine qui nous retenait comme une amarre se décroche du monde réel. Nous devenons peu à peu l’éther qui s’était immiscé à nos pensées. Ta voix redevient claire. Tes mains prennent force dans les courroies de la nuit. Elles se sont tues à n’être plus nommées par le désir du large que chaque convoi de tendresse appelle à l’infini. En tout lieu épuisé une fleur ou une fêlure, et puis l’eau claire où boit la lune.
La chair mûrit à la lumière. Nos doigts sur la lèvre du présent sont humectés de cendre blanche. Un crépuscule descend la courbe rougie de l’horizon, et aussitôt des lampes s’éclairent dans nos greniers. Nous sommes nus pour accueillir ce qui fut toujours là. Nos mémoires enchevêtrées, nous entendons le bruit du couteau. La lame est fine qui découpe le sol où nos vies se sont déposées.
De l’autre côté de la matière, un trou noir avale la poussière d’argent qui sort de nos bouches.
Je suis un détroit et tout ce qui passe entre mes berges entend le frémissement du vent glacial qui disloque ma terre. Je cherche le lieu où l’ombre s’épuise pour nous rétablir dans la lumière. Aujourd’hui, je m’appelle buée et crissement d’air. Mon amour et le temps sont inconciliables. Entre le vrai et le réel un pont oscille au gré de la déchirure devenue une tumeur béante.
Aujourd’hui, je déambule dans un théâtre de marionnettes fantomatiques où la mort n’est plus l’ennemie. Au contraire, elle me veille. Elle parcourt ma chair sans l’éventrer en quête d’une défaillance. Elle marche à l’intérieur de mon corps comme une fumée blanchâtre traverse la surface d’un lac perdu au cœur d’une forêt. La mémoire a débordé la nausée lacustre où s’empilent de vieux rêves chiffonnés. Des pleurs et des rires entrent par la fenêtre et ressortent immédiatement. Ma pensée sans corps ni lieu flotte dans l’eau qui bouillonne au bas du ravin. Jamais mon sommeil ne cédera à la tentation pendue dans le noir, l’aube souffle sur des braises rougies qu’elle ravive. Tu es ma sentinelle. Ce que je ne peux plus voir dans tes yeux, je le devine. Les mots qui viennent dans ma bouche sont accoudés sur la paroi pourtant glissante de ton cou. Je les entends murmurer tout bas : jamais, nous ne céderons !
Ne faut-il pas dérider les parfums des moments heureux pour ensuite les plier dans nos chairs ? L’attente qui n’improvise pas un rêve se dissout à la lumière.
Duo sans toi, duo sans morsure, je t’aime sous la souche des mots, sous la souche des peaux. Frileuse solitude de ta vie incrustée à la mienne. Je porte la voix comme une houle transforme les vagues rugissantes en de simples gouttes de pluie. Je suis revenu chercher ton cœur sous la voûte triste éclairée de lampions funestes, alors que pas un seul instant tu n’as quitté les frissons qui accompagnent mes rêves.
A bout d’ailes.
Terre de présences légères, tu m’as laissé le silence pour ne pas blesser davantage la chair de mes heures tendres. Tous les bruits menacent l’air resté debout dans ma gorge. Les chutes et leurs cicatrices supportent mal le tumulte.
Ta présence est dans l’ombre de mon ombre, accouplée comme l’eau d’une vague qui vient s’écraser sur une falaise où je te sens encore bouger. Il fait si sombre parfois. C’est le souffle sous mes paupières qui asticote ton absence et irrite la nuit où coule ta rivière. J’écoute encore l’instant percutant qui charrie le deuil consacré à l’inaudible passage de la lumière dans ce cerceau de paille. Des milliers de champs de blé dansent autour de mon cœur.
J’ai souvent pensé toucher le fond, mais les palpitations de mon âme sont des trouées sans fin. Toute l’obscurité parle de toi. Et, je me rappelle les nuits d’orage où ton corps venait rejoindre le mien sous les draps chauds alors que mon enfance poussait entre la peur et la douceur de ta peau.
Dans ma nuit sans fenêtre tu chantes mieux qu’un pinson. Il n’y a plus de dissonances entre les accords du feu et de l’eau. Dehors, l’air cherche à recoudre les corps, mais ici, le vent ne déchire plus les branches et le ciel recouvre les collines nomades.
Par moment, la terre vient me prendre. Elle me conduit sous les roches du temps qui travaillent le murmure des sources. Le travail fin du tailleur de cristal. La soie de personne au bout des doigts. Une voix baguée s’envole au-dessus des eaux masquées par l’appel des mémoires vivantes.
Ma main jette l’encre sur l’insatiable noirceur des rayons tombés sur le clair jaillissement de vivre. Peu à peu, des cathédrales cendrées se dessinent sur la buée de l’air. Des chairs mortes tombent de la voix. Puis, le Mistral s’inocule à la pensée, il assèche les membranes du sentiment englué dans son miel. Je quitte le navire de tes yeux où s’engorgent des braises roses. Et, je disparais à mon tour dans le cri qui va s’évanouir quelque part dans l’inconnu d’un désert. J’ai sans doute failli en n’intervenant pas contre la dominance de la nature du vide.
Franckétienne
« Le rêve est incontestablement le premier des chemins
qui conduisent à la liberté. Rêver, c’est déjà être libre. »
- Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d'Argent, dixit Franckétienne.
Revenir : ne pas partir ?
Une odeur de pain grillé traverse le matin qui a faim. J’entends le bruit des portes qui s’ouvrent dans le couloir endormi. Des pas de chats sur le carrelage froid remuent l’air sclérosé. Nos visages portent la trace de l’oreiller. Nos yeux légèrement gonflés par le sommeil absorbent les dernières gouttes de la nuit. Nous sommes dans la cuisine. La table indifférente à l’heure reçoit nos corps encore habillés de rêves innocents. Je ne pense à rien, je reproduis des gestes cent fois répétés.
Quelques regrets à quitter la douce chaleur des draps ruissellent sur mes tempes et m’accompagnent dans le réveil. Les premières lueurs du jour traversent la fenêtre. Le calme apparent nous convient. Tout est apaisé. Et, malgré nos mouvements félins nous déchirons le silence qui défile en dehors des murs.
Et puis, recommencer. Reprendre la route où nous nous sommes arrêtés.
Janvier revenu, mois et années passent devant nous et je reste là sans rien dire. Ferions-nous marche arrière que nos déplacements persisteraient dans l’élan qui se déploie vers devant. Il faut d’abord se résigner à ne plus entretenir les chemins restés loin derrière. Il faut apprendre à tarir doucement les remontées intempestives, les jaillissements de la mémoire qui viennent buter sur nos peaux hermétiques. D’anonymes révoltes remuent nos chairs. Un chaud-froid fait perler nos fronts. Nous devons reprendre la route qui nous a accouplés et ne pas nous retourner. Quelques flatulences viendront encore sonner des rappels expulsés du fond de nos souvenirs. Mais, nous garderons le cœur haut, au-dessus de la mêlée. Nous avancerons. Nous retournerons à la terre et au vent qui jailli de nul part. Le temps détruit nos colères. Le désir n’a pas d’âge. La nuit qui dort au fond de la lumière embaume le présent du parfum d’un fruit mûr. Et, si je ne parviens plus à te toucher, je te respire dans les fines nervures de l’air.
L’écriture traverse les parois de l’ombre abattue au fond d’un songe. L’encre se souvient mieux que quiconque. Elle trace puis relie des lueurs circulant entre nous. A l’intérieur de nos ventres, une pierre crépusculaire renvoie sans interruption l’onde à l’ajour.
Là où tu te réfléchis.
Quelque chose se couche dans le verre avant de ressortir sur l’autre face. Une couche minorée, un grain de vie, le mirage obsessionnel de l’air devenu résistance de la lumière. Toi et moi, nous avons bu l’eau et nous l’avons rendu au ciel. Une terre m’a gardé dans le souffle de ta nuit. Les tableaux décharnés offrent des voies souterraines aux regards des passants. Des chemins sans escorte où le temps présent s’amoindri. Des lunes désertiques où s’ennuie la pénombre. Des histoires oubliées greffées aux mouvements d’une aube cotonneuse. Je marche au-dessous de mes yeux. L’amour pâture à l’extrémité du vent. L’intimité absolue plane sur les tombeaux froids du monde. C’est la grâce suprême qui s’envole, l’aura qui accompagne les songes brouillonneux. La beauté des gestes repliés dans le silence se pose sur les branches dépouillées où nul oiseau n’a laissé ses plumes. Les pierres se sont levées, le jour poursuit ses frasques. L’ombre collée à la nuit cherche une autre route.
Hoax.
Puis le vague soulève la clarté
Puis on vient et l’on va
On revient d’un pas
On en fait cinq autres à l’envers
Et tout se fronce d’un sourcil.
On croit choisir
Le hasard donne des rendez-vous
L’imprévu s’accorde à la cohérence
Et, les mots se croisent comme des mains
Sous l’édredon du vertige.
Le désert sème l’espérance
Du sable dans la bouche
Les yeux badigeonnés de sel
Siroco se fait ami du soleil
Et la pluie retient son souffle.
Attiré par de fortuites rencontres
L’esprit lâche sa voix nue
Sur la collerette du quartz
Une pièce tombe et roule
Jusqu’au bout de la table.
On croit choisir
Nos vœux les plus sincères
Sur la boutonnière du jour
Et puis vient le mot inopiné
Qui nous rattache au réel.
Nous sommes la représentation
Du vent qui secoue les branches
La source est là-bas derrière la montagne
Et je ne connais rien de moi
Qui ne soit pas révélé par ton parfum.
On croit choisir
Et l’on s’incline à préférer.
Lucides éphémères.
Eclipse de mots. L’obscurité borde la voix. Cheveux embrouillés sur la langue. La lumière silencieuse. Un voile plus loin, une lueur appelle dans la nuit. Des grives de cendre passent au-dessus de nos têtes. Et puis, la fumée blanche en suspension. L’air fragile comme un brancard. Battements rapides de cils. L’espace recroquevillé à l’intérieur des os. Rien ne se calcule plus. Rien n’est un hasard. Couture du vent dans les branches. Imprévisible, l’inconnu se répand comme du lait renversé. Le paysage hésite entre le blanc et le vert, mais c’est le bleu qui s’élève doucement. Porté par les épaules du vertige, un scintillement clapote au cœur de la pénombre. Qui est là ? Des portes s’ouvrent et se ferment. Un long couloir de roses s’aligne sous l’œil qui dort au milieu de la nuit. Des heures entières s’écarquillent lentement comme pour durer.
Brindilles d’émotions retenues dans la poitrine du jour qui peine à s’ouvrir. L’aube reste agrippé à la mémoire du rêve. Pensées aériennes. Volutes défigurées, un monde vient, un autre s’en va. Un bouche à bouche impromptu revigore la lumière. Elle s’éveille et s’étire. Tes mains sont là qui accompagnent la levée pale et à peine tiède du rond jaune.
Le hasard est nécessaire. Il dirige l’inconnu vers la matrice originelle. Il est la rencontre souterraine des mots et de leurs contenus. Ce qui est fortuit, c’est l’empreinte ineffaçable de nos cœurs couvés comme des oisillons. Et, sois-en sûre, nous nous envolerons dés nos premières plumes. Nous dessinerons dans le ciel, le généreux tourbillon où s’accomplissent nos envolées. Nous nous mélangerons comme la fumée de plusieurs feux.
Tu peux cesser de te manifester ou le faire autrement, mais tu es libre de la mort et du non-être. Tu as transformé le néant en lui refusant une naissance et une fin. Tu m’as appris que tout est une mutation permanente. Moi-même en ce moment, je deviens une anse différente à la pensée qui m’occupe. Je deviens peu à peu la saison que je traverse, je me prépare à la suivante. Et si je marche encore à tes côtés c’est dans la certitude toujours remaniée des effluves qui sont attachées aux humus de la fertilité.
Je respire pour toi qui n’es de nulle part, à la fois dedans et dehors, dans le faux pas qui fait rater le seuil. Tu es un clin d’œil sous ma paupière. Cette poitrine du songe où se retire notre histoire pour y dormir entre les dents de notre blessure. Un soleil aux rayons d’eau se couche et je dors dans un océan tout entier habillé de mille lunes. Ecoute-moi, je viens te prier dans la refonte de chaque mouvement.
Une essence rare coule dans la main qui te porte. Derrière la cadence de la foudre, le regard éclairé chute dans la nuit mangeuse d’étincelles. La pensée virevolte, et le temps se découpe en cotillons braisés.
***//***
Le temps nous est traîne.
Le temps nous est garde.
Le temps nous égare.
Le temps s’ôte l’air
Le temps saute en l’air.
Fixité meurtrière.
Une ardeur inextinguible.
Je te courtise dans la chair du silence d’ébène. Je cède encore à l'intensité de notre engagement. Plus qu’un cheveu dans la soupe de l’air, nous sommes ce que nous rêvons.
Un temps puis un autre, un temps couvert et plié dans la poisse molle d’une demie teinte. Des particules d’amour essuient le souffle humide qui s’échappe. Une ligne biscornue précède le murmure de l’eau. Des heures simples, lentes, s’accoutument aux cercles de l’horloge. Dans le fossé de l’ignorance, la clarté coule claire comme le jour entre les feuilles du micocoulier. Tu reviens du silence horizontal et ton corps n’a pas de trace. Tu t’ouvres comme une fleur où le bruit se fragmente sur chaque pétale. Tu régénères le caillou fendu et la brèche félonne où le feu n’a plus lieu. Tu es l’escale, la pause et la halte où s’altèrent les ombres promises à la lumière.
Devant toi, face à nous, la musique s’épisse comme un fil gainé, un fil délacé où le souffle recommence une vie dans la vie. C’est le départ, et nos songes en sueur surpassent le temps accompli. Un instant la mousse bleu du ciel touche l’écume qui mord le sel. Chaque forme radicale improvise l’absence.
Tu te promènes entre les flèches qui se décrochent des étoiles. L’amour est plus fort que la vie lorsqu’il l’emporte au-delà du nombril du monde. Et dans le désaccord, parfois, il renvoie jusqu’aux ténèbres saillantes qui nous tranchent comme du bois mort. Le sentiment de désastre naît dans la ligne parallèle qui longe nos possibles. Nous sommes trop disponibles à l’incertitude. Nous ignorons ce qu’il va advenir. Alors pour nous en prévenir, nous écartons la durée orchestrée par la pendule, et nous esquivons l’aiguille qui pourrait se planter dans nos cœurs.
Mais, j’ai rencontré le veilleur. Il n’est ni homme, ni Dieu, ni diable. Il s’illumine comme un firmament et tout mon amour flotte dans le blanc précipice de ses mains. Une simple caresse redresse la joie perdue au fond de la vallée, et c’est l’aube sereine qui palpite sous mes paupières de cendre. J’ai rencontré le veilleur. Cet ami qui loge dans l’abîme de mon sang. C’est à lui que je dois le surcroît de matière, la figuration en avant de toi et le vide comme support inaltérable.
Alors dire je t’aime… Des paroles en l’air ? Un verbe de sang ? Je sens bien qu’autre chose se cache dans ces mots. Je sens bien qu’il ne faut plus tricher avec d’illégitimes faux-semblants. Ma faille parle à la tienne avec la langue des volcans. Nos solitudes face-à-face charcutent le désert de nos ombres. Le cœur ouvre un trou dans la poitrine de l’autre. Il y répand son muguet blanc. Il taraude la lumière crue, la lumière provisoire sur le chantier des promesses excédées de blanc.
Rien ne manque à la phrase rompue. Rien non plus n’est perceptible de l’autre côté de la flamme qui précède la chute. Quelque chose atteint le noir. Une communion métaphysique évoque la chaleur qui obstrue les pores de l’amour-propre. Le vide lèse le néant. Arrêté à la disparition de ton corps, je ne peux pas voir la trouée dans laquelle mon cœur est resté en suspens. L’amour m’a vidé. Vidé comme un cendrier trop plein de cancer. Vidangé, siphonné à l’écart du monde vivant. L’amour est devenu cet incinérateur par lequel je te rejoins. Je bois encore à ce rouge dilué en brun dont l’auréole se perd dans la fraîcheur toujours neuve.
Et cependant, l’amour m’offre ta promiscuité. L’amour réconcilie l’insouciance de l’enfance à l’intransigeance de la morale qui nous domestique.
On ne peut répondre à l’amour par autre chose que l’amour. Sinon, l’humanité ferait du sur-place. Sinon, nous serions toujours des rochers posés sur nos bouches. Il pleut des cœurs dans l’au-delà. Le vent brouillon nous ramène quelquefois des salves tendres que l’on n’attendait pas. On ne sait jamais d’où parvient ce doux murmure insolite. Mais, on ne cherche pas. On accueille, on s’étonne, on s’émerveille.
Le pire serait de ne pas avoir été précipité dans une autre dimension. Le bélier qui enfonce les portes est inutile puisque chacun de nous est un désert. Une lande de terre vierge à peine descriptible. Mais, nous cultivons les lunes fécondes et nous dormons sous le sable. Le cri de l’amour crève le silence enfoui sous nos peaux sans atteindre nos oreilles. L’amour est un druide solitaire qui promène sa soif le long des ruisseaux de givre. Il attend le baiser du soleil qui fera naître l’eau claire des fontaines en plein été. Les mots deviennent alors l’expression de l’encre qui coule dans nos voix. La parole frôle les ondes fragiles par lesquelles nous sommes en parfaite communion avec le veilleur.
La lettre que tu as laissée à renverser le récif de lumière sur le bord de l’éphéméride. Tes mots écrits dans le tumulte et le bouillonnement des dernières heures ont trébuché. Une impasse profonde jouxtait la démesure où sombre l’audace meurtrière. Gardienne de la nuit, tu as vrillé le noir qui te servait de robe. Tu as aimé jusqu’à la mort prompte à la délivrance. Ton cœur exalté, ton désir élagué sans autre artifice que la hache tranchant le jour. La lettre est restée, tu es partie. Le message de tes mains a éclaté le verre où tu as bu la dernière goutte. Ton visage inerte s’est décollé du son des cloches lorsqu’elles sont vides. Ta voix ne nous appartient plus. Hors de nous, des heures lentes marchent sans bruit jusqu’au tocsin du chaos. L’amour nous enchaîne tous à l’horizon vague que le regard transperce comme un éclair. Il purifie ton absence à l’intérieur de ma chair de chagrin. Le ciel avale tout, mais il me reste un cierge d’amour pour éclairer tout mon sommeil.
Tu es la cause naturelle de ma joie et de ma perte. Tu me déclares faible et merveilleux, tu m’associes au paradoxe du renoncement qui n’est autre qu’un attachement égoïste. Tu m’accordes à l’harmonie intempestive de la terre et tu m’attaches à l’utopie qui prévaut sur l’angle saillant de la réalité. Il y a la transfiguration de mes faiblesses. Car, tu es mon faire-valoir. Mon miroir et la brume de mon chaos. Ton amour abreuve l’agneau qui dort dans mon pouls. Tu es l’auréole qui tache ma chemise, et tu fouettes le bain moussant dont l’écume blanche déborde sur le plancher.
Combien je m’en veux de t’avoir perdu ! Ta main est restée proche du jour comme une poignée de porte. Tes yeux persistent à débroussailler la face hérissée de l’inconnu. Et, tu continues à dissiper mon être comme le Mistral agite la campagne. Sans le savoir, tu m’obliges à inventer le mimosa qui borde le pont par lequel je te rejoins. Car, te faire exister encore nécessite l’art du faire semblant, la magie des poupées de chiffon que l’on manipule pour leur donner du mouvement.
Derechef, je n’ai pas choisi le recueillement, c’est bien toi qui m’as emporté jusqu’aux promesses encoquillées dans la glace primitive.
L’amour est la poésie des cœurs qui déclament des vers purs sur le rouge de l’émotion. Il crache des éclats argentés qui éclaboussent nos cellules translucides. Il provoque la sincérité sur le bout de nos langues, il tapisse d’innocence les parois de nos poitrines enflammées. Il déclare et affirme la joie profonde qui vient nous envahir de son étreinte incommensurable. Il revitalise nos enfances cachées, nos mouvements maladroits. L’amour est le miracle d’une première fois mille fois répétées.
Tu marches à mes côtés comme un soldat de plomb imaginaire.
La fusion de nos âmes est réduite à l’étincelle d’une étoile filante. Des mers aux eaux trop claires recouvrent la mémoire qui reflète entre rochers et algues fines. Dans le noir, le nombre s’efface. Un seul paysage rassemble tous les chemins. Le noir, c’est l’amnistie providentielle de toutes les fraternités. Des brèches de lumières jouent des sérénades impertinentes.
L’union est notre berceau d’illusions. Rassemblés, mais inguérissables, c’est l’écroulement des charges ferrugineuses, c’est la greffe durable des épices granuleuses qui fondent dans nos bouches. Nous sommes le combustible amalgamé à l’étable de foin, à la fiente des oublis indigestes, aux embrassades de l’éternité sans goût.
Ce qui gronde, ce n’est pas le tonnerre mais la part mièvre de l’intemporel. Aux prismes de la lumière, ta peau et ma peur s’enfourchent comme quelque chose de solide. Nos cœurs dévident le flot de brume qui cache nos miroirs. Il n’y a pas de bruits. Tout est silencieux. Ici, agir change peu le monde mais modifie ce que l’on est. Nos corps sont une matière faible et modulable. Des mots bloqués dans des cubes solitaires tournent sur eux-mêmes comme des toupies. Le temps séraphique décharge sa bile translucide sur nos âmes désentravées. Nous glissons comme des ballots de foin sur la glace.
Ma douce compagne, sous tes paupières fatiguées, un cimetière commun rassemble nos envolées. C’est là que les sons se mélangent aux jeunes parfums d’herbes salubres d’oubli. Notre joie demeure un éclat, un scintillement fugitif. Notre route a préservé le secret des fables enfantines et nos marches sont d’incurables balades au sein du parloir où se cognent nos murmures. La femme qui me tient le bras n’a plus de hanches, mais sa taille a l’ampleur du monde qui m’assomme.
Le hasard s’est organisé. Solitaire. La providence qui jadis brillait sur l’herbe a envahi nos visages. Et nos mains sont devenues l’asile de nos silences. Tu marches à mes côtés comme un soldat de plomb imaginaire. Ensemble, nous ouvrons la voie à un destin factice. La lutte contre la dépossession s’allège. Toutes les empreintes sont dans le cercle fermé des émotions.
Derrière nous, des moutons noirs sèchent comme des reliques suspendues aux fils des mémoires. Je réinvente la pluie où s’abat l’orage.
Nos yeux sont maintenant des lèvres joufflues où la parole est un regard. Il faut abandonner les cimes pointues et les surfaces de résine. Jetons hors de nous l’arbitraire des impossibles retours. Continuons simplement à nous repeindre du rouge cerise qui se mélange aux coquelicots chaque printemps. Laissons au fantôme de silence la part poétique qui immole l’arrogance de l’illusion et reconstruit le jour à la lumière ceinte de l’étroit fourreau de l’instant.
Remplis d’amour, l’immédiat novice perce nos chambres d’échos. Notre espace est investi des anneaux d’alliance. Nos heures légères flottent au-dessus des haies d’amertumes. Cette mélasse engoncée dans nos trous noirs a maintenant franchi le seuil des empreintes anciennes. Nous échangeons des sourires réparateurs. Le recueillement nous a prêté sa tunique et nous avons pu réhabiliter le jaillissement de nos cœurs.
Paroles, paroles, paroles… Le temps a forcé le printemps. Nos bourgeons naissent sous nos peaux. L’écharde a fondu. La purulence a giclé. Le furoncle se meurt. Je me penche sur l’horizon et le baiser qui vient est recouvert d’un accent circonflexe qui marque la disparition. Tu m’approfondis. Et, nous appréhendons l’avenir comme le soleil et les nuages jouent à qui perd-gagne.
Le mot dans son écoutille bêle comme Blanchette. Il faudra attendre le sommeil du berger pour partir dans la montagne et retrouver le loup.
Le soulagement ressenti est analogue au bonheur dans sa trame éphémère. La conquête d’une joie ne peut se préserver sans que le rêve soit le jumeau de la réalité. Un misérable déploiement de la nécessité se heurte à la gerçure dans mes yeux. Quelle alternative ? Il n’existe pas d’amour totalement heureux. Chaque mouvement qui implique mon cœur est d’une tournure telle qu’il se dissocie de l’éternité. Nous entrons et nous sortons du même point qui ferme la porte. L’absolu dénigre la vacance, et cependant les contourne toutes avec virtuosité. Je t’aime et cela me donne la force de te perdre. Je t’aime et feins d’ignorer le dédoublement du sentiment qui me traverse de bout en bout.
Tu es aussi furtive que l’image qui passe dans le miroir. Une vérité totale se dissout à la poudre de pierre que le vent élime de ses dents invisibles. Nos cœurs méritent-ils la souffrance des promesses impossibles ? Ne devrions-nous pas envisager une survie plus grande, plus novatrice et moins décapante ?
Tout ce qui me quitte demeure cependant en moi comme des granules gorgées de vie. Jamais une naissance ne peut se séparer de sa chute et jamais un affaissement n’ébroue complètement la terre restée sous les fondations. Il nous reste à défricher les promesses qui traduisent le sursis, et à apprécier chaque seconde qui s’évanouit dans l’éternité.
De mon chagrin capitonné d’ennui jusqu’à l’asservissement intégral des sentiments qui me conduisent, la mort s’inscrit sur toutes les berges. Je vais d’un rythme lent vers cette dernière nuit qui rassemble, mais je sais qu’avant de partir, il me faudra tout laisser. Car on quitte nu l’existence, aussi nu que l’air qui porte un cheveu d’ange. Le temps simule la durée, mais la durée est une potence de cire sèche. Nos ruches sont recouvertes par la mousse verte de nos désirs avortés. La mort est un baiser d’os blancs et de farine qu’il nous faudra essarter avec les dents !
Toutes mes vérités sont des croche-pieds à la raison ordonnée. Quelques-unes même, sont des échafauds invisibles scarifiant le caractère insolent de l’esprit dans les tempêtes sans tendresse de l'égoïsme.
Te dire « je t’aime » m’échappe. Je ne sais pas ce que cela signifie vraiment. Je me demande même si ce n’est pas un paravent derrière lequel je cache ma confusion. Mon trouble t’accompagne fidèlement et le gouffre de tes yeux m’habille. Je m’égoutte au fond de ta gorge comme une casserole percée.
J'ai fait de ton absence la nourriture de tous les jours et sous la toile fine qui recouvre le quotidien, j’ai délogé l’insuffisance de sa gangue ferreuse. Le manque retrouve les couleurs du monde dés lors qu’il s’active passionnément à reconquérir des espaces perdus. Le visage cagoulé de la mort rejoint d’une salve la vie qui tressaille à la surface de la main de mon cœur qui te sourit.
Toutes nos paroles se brisent au toucher du feu.
Nous sommes l’image déchirée du vin et de la terre, nous sommes la boursouflure haletante des moments irrationnels, des hérésies flamboyantes, des cavalcades hisurtes. Nos moues pitoyables nous dressent comme des paons fiers de leur personne. Et, l’immaîtrisable réalité demeure ce volcan qui nous inonde de sa lave tuméfiée.
Face à la terre morte, nous sommes de majestueuses tragédies ignorantes. Des comédies mille fois répétées que nous interpétrons inlassablement. Des Don Quichotte révoltés, des imposteurs nourris par la sciure de nos interprétations. Nous sommes de simples poussières marchant sur la tête, des silences incompatibles avec nos natures. Nous sommes des désirs grugés et extorqués. Des manants à l’intelligence du monde. Nous habitons la dépression démesurée de la foudre qui s’abat pendant l’orage. Toutes nos paroles se brisent au toucher du feu.
Faire ce que je dois, c’est faire ce que je peux… L’acte est notre salut. Il nous détruit comme la tempête de haute mer. Il assénit nos surfaces. Il oriente comme une boussole. Il s’érige en sauveur. Il écume l’ordre des choses. Il nous élance comme une toupie. Il sèche nos larmes et prépare les suivantes. Il répudie nos solitudes graveleuses et exalte nos possibles. Il rugit, crache le feu, se tape la poitrine. Il renonce aux discours et s’approprie le temps. Il négocie le devenir et s’impose de fait comme la réalité expérimentée.
Au dernier étage de la parole, des oiseaux nettoient leurs plumes. Dans le ciel, des rateaux de poésie accordent le bleu et le blanc au diapason du rouge qui se répand. Quelque chose de l’éternité vivante coulisse dans l’air qui va s’abandonner à la nuit. L’enchevêtrement de nos horizons est devenu une liane épaisse, dure comme de la pierre. Obstinés, nous recousons l’arc-en-ciel comme s’il était le seul lieu de nos échappatoires et de nos survivances.
Ton ombre cache le cosmos rempli de fleurs sauvages. Des poignées de couleurs arrachées à la profondeur des nuits. Toute ma mémoire puise à tes parfums dégraissés des pluies de piment. Et, la nacre de tes soupirs envahit la rivière qui longe l’heure où je te rejoins. Dans l’unité de la nature, mes silences sont des couteaux qui épluchent l’amour de ses peaux de chagrin. J’apprends à t’offrir le bonheur que tu réveilles en moi. J’apprends à partager la lumière qui jaillit de ton éloignement. Des lanternes poussent dans mes mains.
La désolation avait changé mon amour en tombeau de prières vaines. Aujourd’hui, le Phénix se dresse dans les pas balbutiants d’une nouvelle jeunesse. Le vent chasse les derniers étourneaux s’envolant à tire-d’aile. Je n’entrerai plus dans ce cimetière de désirs inoccupés. J’irai t’inventer ailleurs que dans la bouche de l’absence. D’ailleurs, je ne parle déjà plus, je rêve.
Je me suis perdu dans la simulation du désastre, mais ta simple auréole posée dans le ciel comme une lune baveuse devient peu à peu une perche tendue à la conscience d’être. Mon sang a le goût de la cire lorsqu’elle est mordue par le noir. Une bougie butine l’air resté suspendu autour de ton visage.
Sans toi le désert bleuté des ciels sans rebords, sans toi la catastrophe de l’isolement où rien ne me ressemble, où tout est adversité grenue. Notre coexistence n’a de savoir-vivre que la science qui nous entretient à la révolte, à la rébellion avide de gratitude. Elle nous garantit de demeurer éveillés là où nous ne serions que des natures mortes. Mon amour c’est mon combat, ma cuistrerie, mon pain dur et ma vanité. Et toi, je te fais être magnifique parce que tu demeures cette coulée de lait indispensable à la lueur des étoiles. Tu es ma meilleure et ma plus puissante insurrection. Ma destinée clouée au fond de mes tiroirs de poussière.
Mon sang est tissé de vivants et de rencontres en chemin. Ta voix scrute mon dedans parmi la flopée d’autres plus distantes. Elle braille le silence des aveugles. Elle sanglote l’offense du mouvement et le geste qui s’accélère dans le vide. L’inconstance des tornades nous offre des clairières. Des jets de douceurs traversent les branches agitées par le vent et rejoignent la mousse qui envelope l’immobile tronc des arbres.
Dérade le silence au cœur, déralingue le voile d’émotions torrides, dévagine l’ombre velue collée à nos peaux. Sous ton doigt, mes rides n’ont plus d’âge. Sous mes paupières se sont amassés les moissons de blé fermenté que l’on a bu comme des tisanes apaisantes. Le silence présent sous les mots est liquide. Déposée sur la canopée du souvenir, ta voix retourne à la poussière puis s’éteint.
Les oreilles sous l’eau, j’entends battre mon cœur. Alors, je plonge aussi souvent que possible dans les profondeurs de ta mer. Nos esprits se sont déchargés de nos carcasses. Nos corps sont du feu et des flammes. Nous marchons d’un pas funambule au cœur de la lumière blanche. Tout ce qui se tait est indéchiffrable. Entre nous l’épaisseur pacifiée des ombres inutiles. Existe-t-il une autre autorité que le silence de l’amour ?
Les distances matérielles assomment ma voix. J’ai le goût de toi sur le bord de mes lèvres. L’amour me dépossède. Je ne suis pas à la hauteur de ses exigences. Je sais pourtant nos conditions aériennes et nos souffrances souterraines. Mais, je ne sais jamais ce que je peux pour toi que je ne puisse pour moi.
J’habite souvent le dilemme. Je viens pourtant à toi toujours sans prétention. Je crois que je ne sais plus conjuguer le verbe. Sans doute, suis-je trop dissocier de l’acte et du geste. Je demeure cet ours pataud, cet ermite plongé au cœur de sa propre turbulence.
Le temps s’est renversé sur le dos de la parole, tant et si bien qu’à l’envers nous voyons une clarté tremblante où l’apesanteur infiltre nos vides désuets. L’amour est si souvent cette main qui déchante. Nos doigts sont des gouttières où se drainent les caresses perdues.
Je suis un solitaire. Je longe les murs de ma caverne. Chaque paroi reflète nos feux de camp sur le sable fin de notre enfance. J’entends le bruit de dehors. La cohorte de passants anonymes, le rythme rapide des pas sur les trottoirs alourdis de lassitude. Mais, décidemment ce monde n’est pas vraiment le mien. Le jour qui bécote la lumière sur le bord de ma fenêtre laisse apercevoir des rimes d’ambre et de quartz.
De multiples événements ravivent mon esprit. Des sensations et des fulgurances tombent comme de la pluie. Je bois dans un rétroviseur. Misères du présent et richesse du possible sont toujours en concurrence. Décadences et régénérations s’interfèrent.
Et puis, il y a le quotidien hissé comme des rideaux de portes. L’usuel et l’éphémère. La conjoncture et le mouvement. Arrive enfin le geste apaisant du soir où tout se livre comme un cadeau.
Je ne sais où tu es, ni ce que tu fais, ce que tu vis, mais ici, chez moi, le temps ne se reprise qu’avec le fil de la tendresse. Alors, j’essaie de tisser avec lui quelques fils retors.
L’ombre est veuve du corps de la lumière. Nous trimbalons nos cris sur des quais désaffectés. Aux douleurs primitives, nos intimités chapardent le hâle insonore des échos nostalgiques. Nos respirations sont des danses où les noces du feu et de l’eau décomposent nos rires. Nous marchons sur le compost de nos peines.
La disgrâce teinte et aussitôt l’amour rebondit. Nous vivons de mille pierres et c’est la pluie qui nous tarit. Il y a des respirations étincelantes. Il y a l’agonie des échecs et des ruptures. Il y a la prouesse du vertige et de la purge incantatoire.
Nos visages se décollent.
Comment nommer la solitude demeurant l’écho le plus assourdissant ?
Je ne cesse de négocier avec ta disparition. L’illusion féroce déchiquette le souvenir et lui casse les membres. Ma langue avance avec deux cannes blanches. Les mots marchent dans le tâtonnement provoqué par leur cécité. Mais, ici, tout est un paysage infirme. Tout m’oblige à tenir debout sur la jambe que je n’ai plus.
Cinq heures du matin, je veille sous la contrainte. Une fois encore la morsure et je n’ai toujours pas d’antidote. La fatigue ouvre la fenêtre et brûle les rideaux. Dehors est une grande cuvette où l’émotion qui glougloute se siphonne par le bas.
Abandonné de l’intérieur de ma chair, je suis l’étranger. Ma propre silhouette flétrie est une errance discursive. Le désespoir n’a aucune mesure avec la sensation de ne plus être soi.
Des cris désarmés s’agglutinent aux ondes devenues des fantoches dérisoires. Ils ignorent leur délinquance. L’espoir bat toujours plus vite que le cœur. Péripéties sans délivrance, l’amour est une épissure extorquée à l’architecture de l’univers. Il ne sera jamais sécuritaire. Son audace est bien trop chavirante.
Notre ralliement est dans l’osmose de l’absence. Nos solos floconneux secouent l’horizon. Nous jaillissons des miroirs où des rafales de clarté font démâter la gigue déglinguée de nos accords brouillons.
Le temps s'est arrêté, il mange à la table des vocalises muettes. Ce matin, la musique déraille de ma voix boutonneuse. Mes cordes vocales sont des stries de lumière incomplète. Nous sommes des journaliers. Des besogneux de l’espérance. Nous ne quitterons pas le vêtement soyeux de nos corps de paroles sans chanter le fracas du mirage qui nous illumine. Mes mains ont besoin de toucher le jour qui fugue. J’aimerais quitter ce bloc d’espérance confiné dans la guêpière des larmes.
Ton amour est un apothicaire sans autre ordonnance que les plantes dépolluantes qui dansent dans ton jardin. Il est le fil dérisoire qui te relie à la vraisemblance d’un monde sans vergogne. Tu ne sais rien de son poison et tu termines toujours tes exactions en soignant les plantes elles-mêmes.
Violines levées dans le brouillard du jour, déjà l’air reflue le velouté d’un frisson qui s’étire dans le chenal offert à l’image. Une larme déposée sur le reflet de l’aube capte pour toi la lueur enroulée aux voix qui te suivent. Le chuchotement de la douce mémoire transpire le fer de ton âme et tu pactises avec la rafale qui t’emporte.
La campagne endormie conserve sous son manteau tous les murmures arrachés aux verrous des portes. Nos visages se décollent et nos bouches peuvent se toucher.
Sous le bois rafraîchi, nous tentons l’exode. Nos voix retouchent toujours plus loin l’atmosphère des foudres anciennes. Des mirages cloués à nos corps entretiennent une poésie saisonnière restée en dehors du temps. Nos plaies sont de l’eau et de l’air conjugués. Il devient nécessaire de saisir in extenso la joie dans la veine jugulaire où s’écoule la plénitude qui lui donne le goût de l’enchantement.
Toute une vie s’endort dans nos silences. La salive du temps secrète en catimini l’histoire noyée au fond de nos cœurs.
***//***
Je respire pour toi qui n’es de nulle part, à la fois dedans et dehors, dans le faux pas qui fait rater le seuil. Tu es ce clin d’œil sous ma paupière. Cette poitrine du songe où se retire notre histoire pour y dormir entre les dents de notre blessure. Un soleil aux rayons d’eau se couche et je dors dans un océan tout entier habillé de mille lunes. Ecoute-moi, je viens te prier dans la refonte de chaque mouvement.
Derrière, tout au fond.
Un jour après l’autre
Part dans la nuit
Concorde électrique
La lueur que jadis
Tu tenais
Comme une pierre échappée
Du cerceau des songes
L’air se détache des ombres fluettes
Il enterre les vagues
Qui roulaient sur nos peaux avides
Et, il nous reste l’aube fraîche
Pour dernier repas
Pour dernière tentation
Il reste l’absence en miettes
Pour illuminer ce qui gît
Sous les pieds du temps
Notre espace
Friche abandonnée
Au désastre
Reluie comme au premier jour
Nos paupières
Sont les pages du livre
Qui dorment dans le feu.






