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L'heure donne et reprend.
Dans ton désir muet, ma voix ardente se fige. Ton cœur a déplacé le mien. Toute la beauté est une illusion, un leurre indispensable. Ce qui nous a unis et ce qui nous a séparés tient dans la main d’une joie, dans le filtre troué d’un sablier de sang. Jusqu’à en souffrir. Jusqu’à faire blêmir l’heure rejetée de la pendule.
Je te retrouve dans une douceur amortie d’un repos. J’ai traversé la mer et me trouve sur la même berge qu’avant mon départ. Je voudrais habiter la détresse qui illumine l’espérance. Je voudrais m’incarner dans le sursaut du rêve qui atteint l’intimité enfouie sous les cataplasmes pour donner plus de force à la chaleur. Dans la déchirure, le sauvetage du soleil et des landes blondes agrippées au bleu du ciel.
Sans l’amour, nous n’existerions plus. J’ai besoin de ton sourire pour continuer à chanter les ronces de l’innocence. Je t’aime ainsi sans que tu sois présente, mais il fait nuit dans ma poitrine et je cherche encore le bruit de tes pas dans mes rues désertes.
Tes lèvres murmurent les flots d’une mer en feu. Je désespère de ne pas pouvoir me greffer à la légèreté des nuages précédant l’orage qui vient purifier l’émotion.
Tu vois, on peut aller au bûcher la tête haute, avec le cœur dans la poche. On peut faire semblant d’exister, en évitant d’être dans l’affirmative de ses propres consentements. On peut aussi vivre dignement dans le pardon de soi qui se reflète sur ceux qu’on aime. Mais qu’importe ! La rectitude des obligations que l’on s’attribue nous conduit invariablement à nous étrangler nous-mêmes avec le sourire.
Or, tout à l’heure, après le répit, l’essentiel restera accroupi sous le ventre insipide du quotidien et il sera trop tard.
Toi, ma seule idée de tendresse, tu es cette nuit clôturée comme un pâturage où l’herbe ne repousse plus. L’espoir ne sait plus où donner de la tête. Dans le rouge du ciel se reflètent nos jardins de bonheur. Et je ne sais pas ce qui se prépare. Un trait noir me sépare de tes yeux. Le silence devient une prière sur les murs, une incantation sur le plafond où dansent des flots d’émotions tremblantes. Diluée, tu rejoins la matière qui se dilate dans les remous de mon cœur.
Le recueillement n’exalte pas une nécessité justifiée. Il nous parle de sa voix sourde. Une ruche abritant une promesse de miel s’immisce à l’intérieur de l’accent qui porte la voix. Mais d’abord, le désencombrement, l’allégement de la réalité qui s’accorde à la conscience. Plus je me détache, plus la vie et la mort font mine de se rapiécer. La césure avec la mort primordiale est mise à l’index comme la projection d’un vide entre toi et le chaos.
Combien de choses acceptons-nous sans vraiment les comprendre ?
Souffrir d’une insuffisance d’être ; l’ignorance est un sursis à la vérité d’un cœur. Nous transportons tous une guerre au fond de nos entrailles qui meurtrit nos élans. La mienne m’a coûté un bras et une jambe. Je ne m’en sors pas trop mal. La tienne a brisé ta vie. Nous sommes voués à l’anéantissement. Rien n’est plus parfait que le vide.
La nuit rampe sous ma peau et l’ombre est devenue rugueuse comme une toile émeri. Toute mon existence s’est amassée au bord du gouffre de la peur. Je suis transi et dans cette immobilité, il ne reste que l’effigie d’une volonté invisible, des tombes dessinées à la hâte par la démesure et l’absurde.
Nous devons nous dégager du simulacre où l’espérance prend racine. Nous avons cru à l’éternité. Or, ce qui dure n’est pas la constance mais la dérive de nos certitudes. La persistance crève nos regards et le symbole nous dépasse.
Nous occupons le sillon que laissent les navires parcourant l’infini. Lorsque l’horizon chute, nous libérons nos voiles en souhaitant rejoindre ce lieu où le ciel et la mer se touchent. Lorsque le moinillon s’envole du nid pour la première fois, il ne cherche pas à savoir si ses ailes le porteront, il s’élance dans le vide instinctivement. Il nous faut aller voir derrière la porte. Le mur est trop haut.
L’heure donne et reprend, elle remonte sans doute de ce lieu où tout est détruit, de ce lieu d’avant la mémoire. Une fascination tout de même : le temps. Ce miracle de l’éternité réveillée sur le bord de nos falaises. Ce mouvement imperceptible de l’air renouvelé sans cesse, ce support sans cadre où nos peintures restent fraîches du dernier coup de pinceau, cette extrémité de nous-mêmes qui se diffuse comme un parfum fané, comme une odeur dilatée par l’agiotage des heures déchues. L’air c’est le temps refoulé. Le temps, c’est de l’air recraché. Nous volons les pieds sur terre sans nous en apercevoir. Le manque d’air, le manque de temps et nos yeux se ferment.
De l'eau et de l’air pour les enfants et les allumettes, pour la soif et les incendies ! Si nous aimons tant la pluie, c’est sans doute parce que nous gardons en mémoire l’idée de l’orage qui nous a lavés la moelle. Nous sommes des cœurs brûlés. Curieux et fragiles. Fragiles et vulnérables. Vivants et sûr de périr.
C'est une évidence. Il est absolument nécessaire de fermer les yeux si l'on désire regarder la réalité qui nous entoure. L'amour rend aveugle, dit-on. C'est pour cela qu'il navigue dans l'invisible silence du sang. Il voit ce que nous ne voyons pas et nous voyons ce qu'il peut provoquer d'extravagant.
J’aimerais semer quelques graines d’espérance dans le tourment de la nostalgie accablante, des semis à la volée sur les lustres de mes nuits blanches. Il me plairait de réactiver la mémoire de nombreux lieux où j’ai ponctuellement aimé me cacher et disparaître. Je voudrais être l’orphelin de la lumière, l’écho des vagues qui se succèdent, échouent et se relèvent dans la nuit noire. Je voudrais pouvoir défier l’insensé et défaire la pelote de pétulance pour envelopper ta vie autour de la mienne, autour des arbres qui chantent le vent comme une source d’eau claire.
Il faudra dénouer l’errance de ses boucles de bohémienne et s’asseoir à l’intérieur de soi, fermer les yeux pour écouter le vagabondage providentiel de nos cœurs. Le présent et la mort définitivement conjoints font relaxe. Toutes les accusations antérieures sont des protestations démantelées.
Tu es cette autre roulotte qui me cache derrière ses planches et dont je créé le portrait au fusain de mes pensées. Allers et retours violents du verbe aimer sur ma langue, j’empoigne les volutes irréelles qui s’esbignent et se dispersent dans l’éventail de l’interprétation. Je te dessine maladroitement, je te traduis des baisers innocents qui s’enroulent à mes nœuds. Il est si difficile d’apprendre à vivre. J’endure la transhumance de l’air et rien ne manque à l’imperfection de la route, ni le chaos, ni les épingles gravissant la montagne. En haut, sur la cime, je me transformerais en clocher ou en cathédrale. Je vibrerais de ma chair jusqu’au ciel pour que tu puisses m’entendre. Et si le ciel ne tremble pas, c’est que j’aurais perdu ma voix dans les nuages. C’est qu’il me faudra traverser de plus grandes étendues pour toucher l’aiguillon de l’horloge du monde.
Libres de nos défaillances et de nos vulnérabilités.
Mais la résignation vient seulement lorsque les apparences occupent pleinement l'espace de nos regards. Parce que le sujet de l’étonnement parodie l’excellence de notre dialogue. Il lui attribue les habits et les décors de sa mise en scène.
L’amour cherche désespérément à se délivrer de ses illusions. Mon cœur doit reconquérir le monde sans toi. Amour vainqueur, amour despote, ton visage plaide en faveur d’une absence précieuse. Je suis emporté par l’élan égoïste de ma manifestation à te pénétrer l’âme comme une lueur se convertit à ta pudique luminosité. Je veux défier chaque sensation pour en décortiquer la part juteuse dans cette jarre pleine d’exclusives perceptions.
Toutes les images recomposées durant l’exil se sont inscrites dans la chair de promesse. Le grain séché est tombé entre les meules du temps. Il ne reste que l’instant brut tapis derrière le mur du dérisoire. Un linge humide abandonné sur le fil des déconvenues. On tourne le dos à l’horizon froissé et c’est la jubilation du désastre qui se reflète sur nos nuques nues.
La rage d’être s’incarne volontiers en courtisane pourvoyeuse d’effusions sentimentales. Il est impératif que tout soit ramené à sa forme première, aux berceaux des refoulements, aux certitudes ankylosées et à la vie tremblante. Il nous faudra puiser à l’innocence et à la source du silence. Nous devons créer une voie de vitalité en plein cœur du désert.
Viens. Aide-moi. Il faut égrener du plaisir ce qui en est la source, son moteur, son inspirateur.
L’amour n’est jamais irrécupérable, il ne cède pas. Ce qui s’est envolé demeure un mirage désaltérant pour la pensée. Nos vestiges sont des gouffres amers où se mélangent le miel et le piment.
Ce que nous avons perdu, nous le retrouvons ici, entre les barques échouées et les roseaux naissants. Nous avions tenu hauts nos cœurs d’enfants au-dessus des marais de Camargue, et nous voilà à boire dans la mare laiteuse le trop plein du calice déversé à nos pieds. Aimer ne compense pas la souffrance, cela lui confère une authenticité. Tu n’es plus ici et je suis forclos. D’éphémères bouées de sauvetage glissent entre les vagues du désespoir. Tu te faufiles, légère, sur l’horizon floqué d’une réalité mourante dans l’écho d’un rêve. De toute façon, on ne croira pas au cauchemar tant que nous resterons éveillés dans le sommeil. Le manque a trop d’envergure.
Cette vie d’épuisements en promesse, c’est notre chantier depuis le premier jour. Je suis à l’intérieur des pierres où s’emboîte mon pas. Je marche sur l’air et ta lumière m’essouffle. Trop de fracas dans le blanc et trop d’infinis inaudibles s’offrent à la brûlure du vent. J’ai choisi de ranger mon corps dans la lame d’un couteau. Et, je dépèce chaque espoir jusqu’à l’os. Je te donne l’idée qui poursuit mon cœur mais je crois que tu attends la nuit pour fondre dans mes rêves.
Je persiste à caresser ta joue pour parler à ton cœur, ce lieu d’émotions vives où se sacralise l’écorchure de l’émotion. L’absence est toujours un rendez-vous avec soi-même. Nous sommes libres de nos défaillances et de nos vulnérabilités, tripotant sans cesse nos rêves d’enfants et nos romances roses en guise de sucette dans la bouche.
Sous le chapeau des heures distendues la mémoire et l’oubli s’entrechoquent. Ecrire déforme l’inachevé et ouvre un sillon de couleur jusqu’à l’abîme. Les mots se rebellent. Ils suivent l’histoire qu’ils racontent sans pouvoir couturer la nuit blessée.
L’orgueil qui prétend m’alléger m’emporte comme le vent et partout où je me croyais lourd comme un rocher, je vole comme une plume. Mon vœu de retrouvailles est une coupure déhoussée. Le temps est un voleur. Il chaparde nos plus belles entailles.
Ici et maintenant, tout est démuni par ta seule absence. La nuit croise ses fils d’étoffes échancrées et les mailles de nos pluies de brouillons. Elle tisse des témoignages incroyables et une nuée de pagaille s’étire comme un tissu invisible. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je t’invente lorsque tu me manques. C’est aussi ce qui fait surgir le jour à la surface de nos peaux.
Je suis à l’intérieur de la promesse comme un noyau dans un fruit. Je suis une émeute journalière dans l’infini. Tout ce qui me relie à toi est le langage de l’air. J’avale des mots comme un accordéon. C’est un bal de nuisettes effilées, une gigue à deux temps, une mélodie rapatriée du désastre. Quelque part, sous la roche posée sur ma tendresse, une source coule des ruisseaux d’ombre qu’elle dévale.
Ton visage traverse mes pensées et je cours immédiatement après toi. Je te vois, et je prends une cuite solaire. Il y a un bouillon de lumière dans la fièvre qui gravite autour de l’eau vive. Nos yeux se cognent comme des torches dans le brouillard. Derrière nous, une fumée de lune gibbeuse cache le poignard de l’amour qui t’a transpercé.
Mais, nous vaincrons la mort par notre détermination à ne pas en être. En même temps, ne sachant pas vraiment qui elle est, nous faisons le pari immédiat de convertir la lumière à ses dépends. Nous proclamerons la vie par-dessus la souffrance et notre révolte suffira à remplir nos âmes. Aucun retour n’est possible, le destin ne s’oppose pas à l’infini du monde. Nos mains vides et nos poitrines chantantes, nous irons convoler en justes noces. Le blanc sera le début du mouvement où les couleurs prendront forme. Nous chuterons dans la lumière les yeux fermés et le cœur ouvert. Il ne sera plus utile de débusquer le soupir de l’aventure, nous serons nous-mêmes le voyage. Toute l’eau qui coule berce nos promenades. Nos corps ont bus à l’espace sans frontière où les ombres s’effacent. De notre sommeil s’échappe le plomb des jours noirâtres comme une trombe d’eau épaisse se déverse après l’écluse. Nous sommes une tentative d’égorgement de la fragilité.
Je te porte en moi.
Qui sait si en ce moment même, tu ne lis pas au travers de mon âme. Je t’ai perdu en aimant. En un instant, ma lumière intérieure s’est volatilisée dans une décharge d’étincelles, puis elle s’est liquéfiée dans la suie noire que le vent emporte.
Je suis le berceau du rêve qui me berce. Je te porte en moi comme une enfance devenue adulte trop vite, comme une goutte d’espoir devenue sèche aussitôt la chute. Une frange de l’aube tombe dans mon gosier. Je ne peux plus te demander un baiser pour la nuit. J’ai rêvé le jour dans un long manteau de sang. Nous deux autrement, nous deux distinctement repliés dans l’unisson déconcertant d’une expression qui n’avait plus de nom.
De l’angoisse à l’extase, la perte se confond délibérément avec le parfum qui se greffe à la vigilance de la mort. Il est nécessaire de retourner les yeux du dedans au dehors. Parce que l’infection est dans l’introspection. Parce que le leurre devient supérieur à la nécessité. La douleur s’y réfugie comme une maladie accompagnant nos refrains de défense immunitaires et nos rengaines de sauvegarde. Une mélopée d’arpèges glauque s’entrelace à l’effroi de nos dérives. Tout chavire en permanence. La solidité n’est plus qu’une vasque ébréchée par les sensations dominantes. L’acmé prodigue ses effets de digression et les émotions contradictoires prolongent le vide jusqu’à sa défaillance. Ses rumeurs venimeuses s’étendent jusqu’à l’affabulation et réécrivent le drame vécu en s’employant à lui conférer un statut unique.
Il est des moments d’existence où tout ce que l’on a construit nous semble dérisoire. Des moments où l’on voudrait pouvoir s’accrocher à une pensée plus solide et plus forte que la réalité déficiente. Mais, l’angoisse se décalotte dans l’obscurité à vif et nous ne ressentons plus rien d’autre.
Le manque est plus douloureux que le bonheur perdu. La vie achevée rejoint nos bibliothèques de mémoires, alors que l’absence revendique toujours l’innocence de ses premières émotions. Le bonheur est un vide au repos. C’est une béance charnelle où soupire l’exaltation que l’on croit avoir connu. Je te voudrais encore dans la flamme imaginaire qui lèche l’horizon. Je voudrais retourner à la mer et reprendre place dans le creux de nos tempêtes. J’aimerais réinitialiser le temps et déverrouiller l’espace où nous sommes enfermés.
Une légère buée blanche flotte dans l’air. Ma tristesse se moque bien des vapeurs disloquées et des évaporations désordonnées. Les vergetures de notre sang évoquent la contrainte du silence d’amour où nos douceurs se sont mélangées alors que nous aurions préférés inscrire notre amitié fraternelle en dehors des chemins balisés par les turbulences amères. Pourtant cette effusion rongeuse prononce une collerette asséchée qui s’écaille au moindre soupir. Le lien filial conserve sa pureté et sa densité malgré les regrets. Nous appartenons à nos cendres autant qu’elles conservent ce que nous avons été.
Je suis décalotté de l'ombre éteinte.
Le désir meurtri marche d’un pas fébrile. Le sol disparaît sous le pas. Quelque chose s’enfonce dans l’air qui caresse la peau. J’ai encore soif, la main ouverte comme un œil vorace. Je compte la monnaie restante. La douceur qui nous survole donne créance à la beauté qui s’alite dans l’infini. L’espérance d’en finir avec la lourde chaîne qui me retient sous des eaux troubles entretient la fumée qui me plonge dans tes bras. Un seul espoir tient debout, c’est celui qui nous dépasse. Je veux croire à cette grandeur folle où se déploie la nacelle du temps. Je veux savoir que nous sombrerons ensemble dans la mer blanche de nos aveux. J’espère l’illumination de nos liens dans la brèche acidulée de la communion.
Nous nous sommes entrelacés l’un contre l’autre comme des amants morts en plein rêve, comme des roches solidaires de leur destin. Le souvenir démesuré qui a occupé mon esprit durant des années est ensuite devenu un passage obligé pour réhabiliter le langage de mon cœur. Mon souhait ardent de ne pas refouler la sensation d’émerveillement a nui à toutes autres alternatives. Et, je suis mort mille fois du plaisir que je n’ai connu qu’une fois. Rien ne pourra durer davantage que l’appétit du bonheur.
Peut-on aimer sans l’espoir d’une revanche sur le désastre ? La réplique attendue par les sens pourrait être inconvenante. Mais la douceur qui nous survole donne créance à la beauté qui s’alite dans l’infini. L’espérance d’en finir avec la lourde chaîne qui me retient sous des eaux troubles entretient la fumée qui me plonge dans tes bras. Un seul espoir tient debout, c’est celui qui nous dépasse. Je veux croire à cette grandeur folle où se déploie la nacelle du temps. Je veux savoir que nous sombrerons ensemble dans la mer blanche de nos aveux. J’espère l’illumination de nos liens dans la brèche acidulée de la communion.
Dans mes veines tout n’est que failles et désordre. L’illusion de l’unité de soi s’éparpille dans les marais obscurs du dérisoire. Tout est replié au fond de la jarre de l’inassouvi par la seule absence d’étincelles lorsque le noir nous maudit. Le bruit que fait le temps couvre toutes les plaines où coule le soleil. Je t’attends toujours dans la soudaineté d’un événement plus grand, dans l’ornière furtive par laquelle passerait un peu de lumière pure. Je te recevrais par la fissure béante du regret où s’écoulent des crasses anciennes mélangées à des merveilles nouvelles.
Sur des gravures imaginaires, des silhouettes jouent à cache-cache. Un visage flou et difforme s’avance sans mot. Le dialogue intérieur s’invente à tire-d’aile. J’ai couru toute la journée dans la plaine de blé vert. J’ai rassemblé les parfums de terre et de soleil pour tresser ce bouquet d’émotions. Et, je chante pour toi, comme une armada d’hirondelles inonde le ciel un soir de juin.
Mais il y a quelqu’un qui manque ici ! Il y a une trace vide et un regard de sacrifice. Une perte indéfinie. Dans le tremblement de vivre, un rêve endormi recoud toute une panoplie de gestes et d’apparences périphériques de je-ne-sais-quoi, de presque rien. Un monde chu envisage de transpercer l’écran de mes songes. J’attends depuis si longtemps que l’effacement permette une voie nouvelle. Et toutes ces heures différées sont devenues une diffamation du réel. D’énormes arriérés grotesques font le pied de grue aux portes des souvenirs désarticulés sans trouver de repos à leur sort. Pourtant, il y a tant à faire et à dire. Il y a la redondance de l’impatience qui fait mouche sur la vitre transparente.
Mon espoir est un chantier sans fin.
Je reviens d’une garrigue larmoyante où la terre languit et où les cigales sont aphones. Là-bas, nos voix d’enfant se sont mélangées au vent. Il souffle avec violence et il décoiffe les cris et les larmes de chaque rébellion de nos boutures d’amour. Espoir et désespoir se conjuguent comme deux frères jumeaux s’allaitent au même sein. Il pleut des orgelets, et nos cœurs pleurent comme des éponges ensevelies sont des pelures d’oignons.
L’amour n’est pas coupable d’enfanter la confiance de nos chairs. C’est le déluge qu’il parcourt qui lui coupe les pattes. Nous faudra-t-il courtiser jusqu’à nos blessures ? L’heure perdue est dans le creux de nos mains, elle ruisselle dans la permanence de nos empoignades comme une source inaltérable. Je te cherche dans mon présent et je me précipite dans le vide comme une rivière amazonienne.
L’espérance est trompeuse. J’ai longtemps cru que la terre était ronde comme une pomme sans jamais avoir vu le cercle bleu de son cadran.
Mon désir est un espoir en mutation. C’est un devenir qui éclabousse mes chaussures. Partout, où je pose le pied, le sol n’est que pointillés menaçants. Demain est une promesse incertaine pour un esprit ancré dans les ruines du souvenir.
L’inspiration que tu fais naître dans la poésie de l’air, n’est pas seulement cette illusion tenace restée ligotée à l’ignorance de l’aube affamée. Elle navigue aussi à fleur de peau entre le présent et l’enfance.
Je rêve à cette nuit d’acier où mon sommeil ira rejoindre la mort somptueuse, hors du chagrin qui cache ton visage. J’entends d’ici, les cloches de midi sonnant l’angélus dans une clairière dépeuplée d’hiboux. Et, dans ce rêve à moitié nu, je sens le vertige qui nous fait tomber dans le gouffre sans fond de l'infini.
A présent, je viens tarir le soleil comme une plante assoiffée. La nuit me permet de rallumer les lampes qui éclairaient jadis la propriété de l’absence. Je dors éclairé par la fiente du jour devenue combustible.
L’inquiétude du mirage est dans sa fuite. J’ai l’impression de te voir là où tu n’es pas et de ne pas saisir toute la douceur contenue dans la fleur d’un cerisier. Mes sens se battent toujours avec la raison. C’est insupportable cette odeur de résine qui colle à mes souliers. Je voudrais être quelqu’un d’autre là où je ne suis que moi-même. Je me perds comme un anneau que l’on jette dans le brouillard. Ma maison n’est qu’un parfum. Où sont donc passées les hautes futées qui recouvraient mes paupières de leurs attaches indéfectibles ?
Je parle à la limite de la parole comme j’aime à la limite de mon cœur. Mais il subsiste une difficulté effroyable dans chaque espoir, serais-je capable de consoler l’amour qui se déchire comme un grand drap blanc sous les assauts du désappointement ?
Dans l'entrailles des solitudes.
Le désir propose ses aberrations à encourager l’être à devenir et chaque aboutissement demeure une porte ouverte vers d’autres voyages, d’autres connivences. Nul désir n’assouvit véritablement son besoin et la résistance cède régulièrement à l’irrésistible. Dans l’entrailles des solitudes, il faut se méfier de ce qui sommeille en nous. Toutes les rivières aux sources fertiles sont vouées à sortir de leur lit à un moment ou à un autre.
Je croyais les heures fermées pour toujours et mes tempes affligées à la monotonie des gris pastel. Il n’en est rien. Le silence est plus vaste et plus beau lorsque nous bavardons encore comme des pies insatiables. Nous voilà perchés plus haut que nos rêves d’antan. Nous sommes parfumés comme le printemps et nous jouons sur les branches hautes des platanes comme ces fourmis ignorant le vertige.
Le désir exclu la probabilité, exclu l’hypothèse d’un réel chargé des pénuries dévouées à la privation. Ta bouche plie au hasard des nécessités et c’est ce que l’on sait qui devient alors notre défaillance. La lucidité a des pudeurs lorsqu’elle déforge les soudures les plus tenaces, elle n’interpelle pas la foudre, puisque au contraire, elle s’y catastrophe.
Dévorés, nous sommes des êtres dévorés. Absorbés par ces appels incessants qui nous interpellent afin d’être inexistants d’amertume, soldés d’attention inopportunes. Un rayon de lumière brûle encore dans la lampe que tu as oublié d’éteindre sur la colline. Nos élans sont retenus dans les branches de chênes verts et dans les souvenirs indélébiles qui traversent la lucarne. Rien n’est rassasié, tout est reclus dans les fosses de l’attente. De cette attente qui bouscule et non de celle qui gît comme un pot de fleurs déshydratées. Dépassés, nos paramètres par défaut accomplissent l’irréfléchi. Ils nous extirpent de nos carcans comme des bourgeons terminant, coûtent que coûtent, leurs floraisons printanières afin de céder leurs places au fruit qui abusera du soleil pour mûrir. Ce fruit qu’il faudra manger avant qu’il ne pourrisse et n’emporte avec lui tous les autres dans une macération propice à la putréfaction.
La force du désir se loge dans l’insatiable boulimie du temps. Elle se propage sur toutes les couches de rouille poreuses où l’oubli s’est installé. Mais, je désire me moudre à toi de mes limites asthéniques. Je veux broyer ce grain resté à la germination définitive et cette semence subsistant de la bouture sans floraison. Ainsi, je te livrerais mon incompétence naturelle comme une garantie de mon authenticité. Je m’atrophie trop à me priver. Je me prive trop à me mésentendre avec mes inaptitudes les plus sincères.
Un désir sans trêve dans la réciprocité illumine le château-fort qu’il faudra bâtir pour escalader jusqu’à toi. Tracté par je ne sais quelle ardeur, je m’habille de la vitesse de la lumière pour parvenir en l’instant jusqu’aux plus hauts de tes créneaux, et de tes pics.
Fuir serait s’abandonner à l’incommensurable de l’attente. Or, puis-je lutter indéfiniment contre le sommeil ? Puis-je lutter en tournant la tête à ce qui m’encourage à acter, à faire et à être ? L’inertie soudoie les mouvements incompressibles des charges incompatibles à l’élan.
Mon corps reçoit les mêmes signaux, les mêmes appels que lorsqu’il a faim, à la différence qu’ici, si je ne lui réponds pas, c’est l’appétit qui va me torturer l’esprit jusqu’à sa délivrance au moins partielle, au moins symbolique. Si je ne lui réponds pas, le manque se métamorphose en douleur terrible. Et je culbute et je sombre dans la nuit profonde du désespoir qui oblige la haine à prodiguer contre moi-même ses coups de haches et ses coups de sabres. L’autoculpabilité féroce me ronge comme le sel abrasif détruit peu à peu l’ouvrage de fer qui me servait de navire.
L'instant où mon pouls a tremblé.
Nous sommes partis, nous sommes allés ; à l’insu de nos liens, l’avenir nous a portés. La puissance des pas nous a entraînés. La force des jours qui se suivent et se renouvellent nous a départis. Une vie s’écrase sur une autre vie. L’air file vers l’éloge du temps. La fuite déblaie le jour de ses charges habituelles. Je ne peux plus tourner la tête, derrière moi, le mur s’est étendu de toutes parts. Mon dos le touche. Mes mains s’appuient dessus. Il atteint des hauteurs vertigineuses. On ne pourra jamais plus reculer. Il faut avancer, malgré la lourdeur des jambes, malgré le poids de la pierre restée dans nos ventres. La lourdeur, c’est ce qui nous fait rester debout, c’est la sensation d’ancrage qui nous empêche de nous envoler, de nous survoler.
Demain sera lourd de mille choses et léger d’espérance. Demain ira rejoindre l’inconnu en se présentant chargé comme une mule à huit pattes. Quatre pour l’équilibre et quatre pour laver l’affront du jour qui s’est couché sans nous prendre dans ses bras. Et, il faudra reprendre le pas, écouter l’haleine de son cœur, remettre le jour dans sa camisole d’étreintes insupportables. Je marcherai les yeux plantés dans l’horizon, je marcherai nu, malgré l’étoffe de ton sang au travers de mon chemin. Mon futur s’est désagrégé dans l’instant où mon pouls a tremblé comme la poitrine de l’air après une détonation. Je suis enrôlé à l’ombre de ton départ. Mes yeux piquent et ma voix se fait l’écho du vertige. Je te suis comme un vide s’appuie sur une matière disparue, comme un écho diffusé en boucle sur le rebord de mon cœur.
Des gouttes dans le vent.
Dans son désir de nous confondre à lui-même, cet amour est un langage transfiguré, un désappointement surgissant des profondeurs abyssales où seule l’intuition peut nous donner accès. Il a triomphé avec emphase des rames du temps alangui. Son mouvement s’étireau fil du temps que je contemple et nos corps ne sont plus qu’un ciel siphonné par le trou noir où le regard s’est faussement immobilisé. Nos sentiments sont d’inatteignables relents de sincérité racontant la pureté des forges grondantes et des ravins embusqués derrière les étoiles. Le souvenir se meurt au contact de l’arrête tranchante de la falaise qui nous sépare. De mon torrent de braises dévalent des baisers bouillants. Le feu m’égratigne de la même manière que les rayons pointus du soleil.
Il est des jours où il faut essayer d’offrir à l’éternité une chance pour se parfaire. Le bonheur fuyant sans cesse entre nos mains doit trouver le sentier invisible qui rejoint cette île trop souvent inaccessible. Le blanc muguet pousse dans nos poitrines avant de rejoindre les parfums du monde.
Il y a des moments où l’on est infidèle à sa nature. D’innombrables voix étrangères percutent nos orifices et l’on ne sait plus où donner de la tête. Un loup caché dans nos entrailles soulève les lignes de précautions. On parle à l’autre et l’on discute avec soi. Je scande ton nom et foudroie mon identité. Et il me semble préférable de ne pas s’essayer à la musique lorsqu’on n’a pas l’oreille qui convient. Je pense sur le fond de l’infini. L’absolu est à la fois ma gangrène et ma vérité. L’infini me tient dans sa parole. C’est en parlant de ta mort que je l’humanise. Sans la verbalisation de mes sentiments, ils demeurent obscurs pour les autres comme pour moi-même.
Tu t’es détachée du jour alors que la lumière jaillissait. Et maintenant, le saut de l’ange dessine des trèfles à cinq feuilles à l’intérieur de mon corps. Je suis démuni de parachute lorsque j’accoste les champs de blé avec une voile imaginaire. La vertu du réel, c’est de ressentir la chute comme un bloc enchaîné aux tremblements de la voix. Je ne sais plus parler avec hardiesse du quand diras-tu. Le bonheur tient debout dans l’ombre qui nous dévisage. Les clochettes s’envolent aux confins de mes rêves, et je reste là, immobile comme un tronc d’arbre qui a connu la foudre.
La joie qui me revient est celle que mes mains ont arrachée à l’orée de tes lèvres, un doigt en croix posé par dessus. Le frisson emmêlé à la lumière tranche avec la noirceur alignée sur l’infini. Je dois gratter ma peine sur le silex transparent de la mémoire. Le noir convient à toutes les couleurs. Grâce à lui, ton visage gicle de toute part. Un souffle heureux dispose de l’oubli. La perte féconde ce qui a été vaincu. L’haleine du jour est mortelle. Mais, nous butinerons à la dérive de la lune, le rond magique qui se reflète sur nos cœurs.
On s’épuise en vain à essorer les chiffons poreux de la sensation. Il y a une fatalité sombre et grumeleuse au fond de chaque existence. L’épuisement de la conquête brute et démaillée signe sa gloire dans sa défaillance. Nous sommes deux atomes décortiqués, dépouillés de tout superflu.
Notre relation est sans failles apparentes. J’adhère aux mystères de notre attachement avec la force des aimants qui s’attirent. Nous sommes les acteurs masqués de nos grimaces et de nos pitreries. Nous peuplons nos gestes les plus anodins du sable qui coule dans nos corps de cigales hébétées.
L’altération s’épuise de l’infini, comme une berge restée sauvage s’enflamme de l’eau tendre qui conduit les ressacs de flots tempétueux. Je reviens sur mes pas pour déconstruire le rêve engendré d’écumes et de pleurs, mais les traces se sont effacées. Les stigmates du désir habitent la pensée, la poésie et l’obsession spéculative. Il ne reste que ce goût et ce parfum d’iode qui résistent encore à l’évanouissement d’un élan somptueux. Il n’y a plus que le frémissement d’une main posée sur le pouls de l’émotion.
La revanche de la mort colle à l’offense de la vie. Ton regard incrusté à l’air respire l’eau perdue dans les racines du temps. Nos yeux confondus n’y suffiront pas. Il faudra sombrer ensemble dans la faille du désir, si nous souhaitons en savourer quelques fragments.
Le colportage des mots dort dans une dimension de fuite et d’esquive. Toutes les paroles traversent cette étendue innommable que l’identité cherche à occuper. Tu es là, face à moi, dans une quête existentielle et nous scrutons, ensemble, le vide où nous nous sommes échoués. Nous fouillons la nuit à la recherche du temps escamoté dans le mouchoir de nos peines. Certains bruits se suffisent aux échos et aux apparences du miroir. D’autres, plus obstinés et plus tenaces, creusent tous les limons dans l’espoir de s’affranchir de la vérité qu’occupe le réel.
C’est un instant pas comme les autres. C’est une seconde gorgée par l’infini. J’ai trop de voix qui encombrent ma solitude, trop de visages parlent à ma place. Le fœtus de mes logorrhées s’ajoure de nouvelles paroles. Il pleut des mots entre les coutures de la voix. Tout un passé s’exclame sourdement dans les veines du silence. A mon insu, la vie déjà morte me plonge au cœur d’une récidive incontrôlable. L’écho apprivoise les sons qui me parviennent et il dégrade en même temps l’orchestre de mon intime cacophonie. Je ne m’entends plus respirer. L’évidence de ta seule voix me blesse. Et, je cherche le lieu par lequel cède l’inconnu. Je voudrais donner corps à ton cercle de chair. J’ai besoin de matérialiser la promesse. Je te sollicite par mes bavardages afin d’excaver les fantômes qui illuminent mon effroi.
Nos injonctions virtuelles et réciproques nous conduisent à interpeller la foudre qui ravive la lumière six pieds sous terre. Ensemble, nous interrogeons et nous compulsons à tâtons nos vertiges et nos éboulements. Mais, contrairement à ce que l’on croit, le recul et la distance ne s’accordent pas seulement au regard du temps qui passe. Il faut aussi que notre vie se soit réconciliée avec la source originelle. L’amour est une chute redressée, une victoire constamment en péril, une diète vaillante se refusant au désespoir. Nous devons rendre la dépouille du noir à nos cœurs envahis par des jets de flammes sigisbées.
Je suis parvenu à un âge où la raison empiète avec délectation sur l’ensemble des expériences vécues. J’analyse et je trie parmi ces dernières celles qui me semblent avoir perdu leurs argumentations en cours de route. Je suis un « être pensant » qui gère difficilement son quotidien mais qui aspire à atteindre la vérité de son être.
Ci-gît l’amour que je me porte. Dans mon âme rougie de mille fièvres, une vigueur nouvelle moleste l’agonie de la précédente blessure. Innée, la persévérance de mon coeur jette la mort à d’éternels décombres. Le sentiment s’accouple au bonheur comme à une valeur sûre.
Ainsi, privé de ton amour, j’en souffre moins lorsque je considère qu’il se perpétue par le fenêtre ouverte de mon imaginaire. Mes rêves cogitent le bonheur le plus intrépide et le plus jouissif qu’il me soit donné à vivre. Peu à peu, je répare ton absence. Je la panse comme une plaie vive que l'on soigne jusqu'à l'apparition d'une cicatrice rose.
Aux plis de chaque croûte, je pressens encore avec intensité notre maxime préférée : lorsque le corps parle plus fort que la raison, la réalité prend le pas sur l’incertitude.
Crois-tu que nous puissions aimer sans désir, m’avais-tu demandé un jour de désarroi. Le désir, est-ce cette ingérence qui nous transbahute sans ménagement d’un point à un autre ? Vivre, est-ce cette permanence à se réduire et à se soumettre à nos appétits ? Nos voix sont de pâles flambeaux lorsque nos étoiles sont empâtées dans le bourdonnement de l’inquiétude. L’indicible de nos cœurs se hisse jusqu’à la face cachée de nos regards, jusqu’aux représentations sans cesse ajustées de nos complaisances.
Il nous faudra bien accueillir ces consciencieuses lueurs cernées de nuit, ces rêves mouillés de flétrissures dans lesquels trempent nos heures mal comptées. L’amour comme tous les départs s’avoue incompétent face à la durée. Nos cœurs sont partis courir dans la neige. Elle demeure vierge comme une lumière reflétant sur des glaciers.
Plus ton portrait prend forme, moins l’écriture est aisée. Plus je t’approche, plus tu t’éloignes de cette cime sur laquelle je t’attendais. L’agitation et l’effervescence charrient la parole au-delà des sentiers que nous parcourions dans la colline. L’heure défait l’heure, la pousse et la tire, la traîne comme un sac rempli de grenades prêtes à exploser. Les mots sont des avancées, des embarcadères glissant sur le tapis chatoyant des rêves. Une cohorte de feu follets aventureux bivouaque sous mes paupières. Toutes les morts se ressemblent mais des visages connus perturbent mon esprit. Jean Pierre, Roselyne et quelques autres disparus encombrent ma solitude. Parce qu’ils reviennent toujours. Parce qu’ils marchent à l’envers de leur perte, de leur hémorragie, de leur disparition. Ils hantent ma vie de leurs morts cabochardes et têtues. Ils sont là, derrière chaque larme et chaque rire. Ils jaillissent de la main et des lèvres, comme des auréoles édentées. Ils jouent de leur absence. Ce sont des fantômes outrepassant les frontières de l’intime et ils m’obligent à les ressusciter, ou tout au moins à les conserver présents par la signification qu’ils révèlent en moi.
Et puis : Peut-on aimer sans désir ? Vraiment ? Mais mon désir, c’est moi. En l’occurrence, je suis mon propre désir, vais-je te répondre. Sans fusion absolue mais dans l’effusion la plus pénétrante et la plus dépossédante qu’il soit donné à vivre. Mon désir est ce qui harcèle les spectres incarnés de mes apothéoses malgré une délivrance jamais absoute, toujours dans l’attente d’une joie encore plus suprême, plus délicieuse.
Tout est étrangement fixe là où ta terre n’a plus de solvabilité, là où tu t’échines à comprendre le monde et les hommes, là où ton désir se configure comme un tableau sans filigrane. Au-delà des marques que les principes moraux ensevelissent comme des béances incomblées, là où demeurent cahin-caha, en épousailles, la fragilité et le vulnérable.
Bah ! Tu sais, Il manque toujours une voix. Il manque toujours un paysage. Une déficience prend forme. La forme de toutes les formes. Et la disette pleure sa consternation comme une mer que les vagues ont oublié de recouvrir. La convoitise s’essouffle. Tes mains de jardinière dépècent la terre, creusent et cherchent les racines profondes.
Fouille donc l’horizon ! Le désir s’est-il envolé ? N’est-il plus percevable sur nos joues ?
Rien n’est jamais vraiment dit. Tout doit pourtant pouvoir se dire. La réalité grève l’imagination et la suspend par les pieds. Ce n’est pas en larmoyant que l’on peut espérer soulever la joie d’exister. Nous sommes confondus à un univers implacable fait de mille choses sombres. Il faut y croire et non se croire. Il faut émarger des crasses vaporeuses si l’on désire ne pas se heurter à ce qui est vain : à la fatalité qui nous semble être la seule voie acceptable.
Je m’associe aux projections de mon esprit. Je suis un projectile et je traverse mes souvenirs pour en propulser quelques-uns sur le devant de ma scène. Je suis devenu un caillou, une pierre chargée par la teneur du temps gisant dans ses catacombes obscures. Mon cœur m’intime l’ordre de ne pas céder aux rêves embusqués dans les sols d’argile asséchés, lézardés par l’insuffisance rédhibitoire. Tu es une voyelle éclaircissant ma voix. Tu gravites autours de mes lunes nues. Et comme toi, je suis à la recherche de la graine affective, de la semence féconde d’où jaillit la réponse aux questions existentielles. Mais nos vies sont ailleurs. Elles émargent plus loin que les pôles. Elles sont plus éloignées que la berceuse fredonnée par notre mère lorsque nous tenions fermement l’instant de vie dans nos poings de nourrisson.
Il te manque l’eau et la source. Il te manque ce qui poursuit nos sens affamés et nos raisons indéchiffrables. Il te manque ce qui manque à la vie : la certitude d’être toujours la plus forte.
La carence est d’autant plus violente que l’air est absent de la mémoire. Mes souvenirs s’atrophient et ma gorge se serre, je n’existe plus. Plus étonnant encore, j’habite le vide comme s’il était devenu l’outil de constructions futures.
J’aime trop la vie pour ne pas vouloir lui voler un peu de son éternité. Parfois, je voudrais même la briser menue pour la transporter dans une simple capsule de gélatine. Ta mort est une provocation, elle enflamme la roche dure qui va se dissoudre dans un trou noir de l’espérance. Je me croyais un et unique, je suis en vérité la division d’un univers sans cesse métamorphosé. Je suis le centre de moi-même et tu tournoies autour comme un astre satellite. Je suis aussi désemparé qu’une pluie fine recouvrant un incendie.
J’aime la vie par-delà ce que je suis puisqu’elle est tout à la fois mon inspiration et sa muse naturelle. Mon Phébus surbrillant. Mon feu d’artifice pétaradant. J’aime les verts tonitruants des algues marines, les fonds d’azurs bleutés et rosacés, les jaunes, copiés au soleil des épis de blés mûrs et des tournesols qui tournent la tête pour le suivre.
Dans le bruissement presque imperceptible de l’émotion d’un jour naissant, j’entends une brassée de feu qui crépite sans en voir la lumière. Mais j’en sens la chaleur confuse. La palpitation capitonnée de braises en charpies.
Oui, je sais, il manque toujours quelque chose si l’énigme erratique ne nous est pas complice. Il manque des tas de petits riens pour que s’accomplisse le lien inaliénable avec nos sentis inexplicables. Il manque toujours ce que l’on cherche. Nos curiosités sont complices à nos convictions d’aboutir, d’aller à la rencontre de l’inépuisable inconnu.
Néanmoins, ta présence invisible me pénètre comme une flamme brûle la nuit et l’éblouit de son étincelle miraculeuse. Je vis sans savoir mais en ayant. Je te vis dans l’ambassade de l’épanchement comme une communion sans litiges. Tu es cette eau bouillonnante qui se transforme en électricité. Je ne te vois pas, tu me transperces.
Ce n’est qu’au bord de ton gouffre que mon vertige bredouillant se dissipe et laisse place à l’évanescence des parfums exempts de doléances étouffées.
Dans tes yeux, où la mort a déclaré forfait pour un temps indéfini, j’accoste à la foudre sans même broncher, arrimé aux îles lointaines et aux ports de mes fuites comme à un refuge plus sûr que tout autre.
Je reviendrai plus encore à tes cendres, je reviendrai à ta mémoire lorsque j’aurai tout oublié. Lorsque la vie n’aura plus le temps d’être ce chaperon funeste à qui l’on confie d’accompagner la raison vers l’acte rédempteur.
J’aime ta vie autant de ce qu’elle a été que de ce qu’elle devient. Tu es mon voyage à travers la nudité, ma prise sur le vent argenté des musiques embryonnaires. Tu grésilles au fond de ma chair comme un peu d’eau dans une casserole posée sur un fourneau. J’aime ta vie et je la récolte comme des coquillages paradisiaques pour me fabriquer un collier d’or, une couronne de joie et d’espérances rieuses. J’aime cette vie qui m’est donnée dans sa gouache vive aux pastels qui s’attendrissent. J’aime cette énergie qui terrasse le soleil, déforme le ciel et les étoiles, crache ses souffles sur le mépris des hommes à la considérer déesse des substances impalpables. J’aime prononcer l’espoir et le désespoir parce que tantôt l’un, tantôt l’autre, me réconcilie avec le destin.
Une rose des vents brille dans le désert des lunes. Dans le ramassis de confusion où le jour éclaire le besoin pour ne voir que lui. Rien ne s’agite, le calme a l’apparence des voiles de chaleur qui prétendent à l’oasis. Mais le présent conjugue le flou en du virtuel et tu ne sais plus rien du château de cartes que les bouillonnements font grimper hors du sol, hors de soi, hors de tout. Tu ne sais plus rien de l’insatisfaction qui gronde comme un tonnerre annonçant l’orage au cœur de l’été.
Que sais-tu du désir ? Est-il en toi, hors de toi, à l’échappatoire des sens qui ont appris ?
Dans la mort de l’être, l’absence serait-elle devenue une acceptation évidente ? Peut-être es-tu dans du sucre, peut-être es-tu devenue fermentation ? Peut-être tes yeux bricolent des images faites de tics et de tocs, et des fresques inconcevables forgées par la lumière en fusion ?
Chaque désir t’amène au manque. Chaque manque te conduit à la bataille inexpliquée et inexplicable de l’assouvissement. La carence accompagne l’errance comme une fripe suit la misère.
Derrière un regard, caché sous la terre du ciel, un frisson halète et réclame sa part d’irritation au manège des tourbillons. Ce n’est pas le désir qui propulse sur le devant de l’ombre affidée, mais ton agonie résiduelle et indolente. Le refoulement intègre le brouillard qui nous entoure avant de percer les remparts de notre torpeur et de notre détresse. Cet héritage abreuve mes souhaits et mes espérances à te vouloir plus parfaite et plus conforme à mes voeux que la grande voie oubliée.
Le temps nous sépare et nous accorde, m’aurais-tu dit. Je le sais bien maintenant. La paix est dans l’illusion. Elle niche dans les promesses fallacieuses d’un confort amollissant de révolte et d’alerte. Elle est perchée au-dessus de nos chairs d’existence, elle ne sait plus réveiller nos âmes assoupies. Trivial est le prétexte, fourbe est le nécessaire, gonflé par le leurre du monde. Tes yeux voient-ils l’existence exclusivement dans l’erreur et le mensonge du désir que le mutisme habille ? Tes gestes seraient-ils la traduction des actes désemparés où s’agite la lacune ?
A l’origine du libre-arbitre, la notion de choix qui nous voudrait libre. Libres de choisir, libres d’écouter nos instincts ou nos délibérations raisonnées. Nous n’avons pas cessé de nous accomplir dans le réceptacle alvéolé de nos émancipations. Et pourtant, nous sommes étourdis comme des agneaux de lait qui seraient accablés par l’attirance fiévreuse des mamelles nourricières. Pour nous épanouir, il devient urgent de décompresser les sanglots cachés sous les puissantes armures des croyances humaines.
J’ai besoin de sentir l’insaisissable de la matière brute pour échapper à mes propres limites. Je me fonds à toi sans me déduire de toute l’arrogance qu’il peut y avoir à se liquéfier comme un gaz insolvable. Je reviens du noir sans étoiles, du berceau du temps fragile où le souvenir se diffuse ipso facto dans l’éternité. Je rentre de ce lieu ineffable où l’unité cristalline de la vision se brise dans la chair comme autant de bouts de verre dérivent dans le sang avant d’atteindre le cœur.
- Floculent les baisers, coagulent les envies qui s’amoncellent comme des neiges durables qu’un coup de chaud pourtant fera fondre pour remplir nos torrents et nos fleuves afin que la vie s’écoule encore ailleurs, au devant, à la conquête de nouvelles frontières.
Finalement, tu aurais raison de me faire remarquer, ici, combien je ne suis affranchi de rien. Trop attaché à l’esprit qui me féconde, trop entiché de cet absolu d’éclats qui dépasse tous mes possibles. Je m’anéantis, plus que de raison, à t’ériger dans chacune des kyrielles flasques de la passion. C’est de ton inconditionnelle assiduité que j’habille, malgré moi, cette réalité machiavélique de ses voiles démoniaques et irascibles.
Possédé, la mort dans l’âme, l’amour dans l’âtre, l’invincible mis à terre, je coagule sur place en m’abreuvant du poison inoculé par ta perte. A souffrir d’un constant bonheur, fragile et transitoire, où s’irriguent mes artères, je ne saurais te faire durer autrement que dans la rémission et l’oubli. Mais peut-on taire ce qui naît avec l’enchantement ?
Que dois-je dire à ce présent qui se précipite devant moi ? Je ne peux connaître seul le bonheur de ce que nous avons été, nous l’avons vécu ensemble. Peut-être faut-il le jeu avant la spontanéité, le cynisme avant la candeur, l'artificiel plutôt que le présent. Mais l’armure s’est dissoute dans la blessure. Il est des joies profondes qui ne peuvent être solitaires. Mon cœur fait la grimace lorsque tes mains caressent nos abîmes rassemblés.
L’amour, et puis rien. La tendresse s’est levée puis s’est dressée comme un bouclier métaphorique devant le silence. L’amour contre le vide, l’amour sacrifié à l’inspiration. Il réplique sans répondre. Il prétend sans dissuader les ombres attachées à la lumière.
Ton absence m’apprend à ne plus être aimé corps et âme. Elle me terrasse et me fait accepter de ne rien attendre. Je sais maintenant ce que veut dire : l’éveil dans l’ivresse, la reconnaissance de sa chair dans le souffle de l’autre. La félicité est un carcan, une prison, mais je veux en risquer librement sa démesure.
Ma vie est une émeute que seule la mort saura dompter. Je suis à la fenêtre et je respire en paix. Beethoven et Mozart sont morts. Pourtant leur musique continue à faire vibrer l’émotion. Les dernières notes reverdissent l’air, et ce rajeunissement me réconcilie avec ma peine. Je ne suis pas triste, je suis ému.
Je reconnais en moi l’humanité répandue. Cette part commune qui nous différencie chacun et qui paradoxalement nous est semblable. Tellement ressemblante que nous n’avons pas de mot pour l’exprimer. Je me tais à ressentir l’impartageable.
J’emprunte à l’instant sa respiration fugitive. Des vagues d’air me portent au-delà du geste long d'un bras vers l'autre. Je te touche de loin et je rameute toutes les ombres criardes à l’oubli imputrescible. Je suis là sans toi, mais avec toute mon existence assise sur la chaise vide. L’eau du désert est la plus fraîche. Quand l’amertume s’apaise, il reste la mémoire.
Le réel ne renonce jamais, il demeure inflexible une fois que nos consciences se sont réappropriées le monde.
L’image caricature.
Des bouts de bois et des feuilles.
Dans les yeux, un torrent.
L’image pulvérise ce qui se voit. L’intervalle a bu.
Des poussières croustillantes demeurent sous les paupières insoumises à l’esprit. Dans la marge, une hirondelle cherche un ciel libre.
Mes sens sont des résines inaltérables. Buées capiteuses où se déposent des fragments de miel. Couches superposées de sucre en poudre, farine qui attend sa levure.
Des cales sous l’heure recomposent le paysage. Nous nous sommes tirés de l’abîme. Le noir est derrière. Il est collé à l’ombre qui suit.
Les semelles du vent ramènent l’air avant sa combustion. Hier nous a pris un peu de sang. Nos ongles sont des hérissons griffant les pages qui se tournent.
Nous dormons dans la roche. Nos yeux ont tamisé l’écume qui entoure les jours. Des biches dans la clairière gardent l’œil, attentif.
La violence ténébreuse de ce qui semble s’acquérir bouscule les feuillages où la chair du jour se cache.
Nos rires ne réduisent pas l’absence qui remonte aux sources. Nos lieux communs persécutent la corde tremblante qui file entre nos mains.
Nous sommes dépossédés jusqu’à nouvel ordre. Nous allons combler les trous du temps.
Balzac : « Pour le génie, le malheur est un marchepied, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l’homme habile, pour le faible, un abîme. » - Honoré de Balzac : Extrait de César Birotteau.
Le devoir de vivre formule. La formule perd la tête dans les papiers. L’herbe reste verte quoiqu’il arrive. L’arbre se vexe de perdre ses feuilles et ne le dit pas.
L’idée de poursuivre ne questionne pas l’avenir. Chaque maille se cambre puis s’attache au jour avant de se livrer.
Le pluriel côtoie le singulier avant de se répandre. Il se dépouille, au-dedans, dans les fibres balbutiantes lorsque les yeux se frottent à la lumière.
L’humidité fait souche dans la gorge de la mémoire.
Un miroir comme un refuge où nous installons les visages familiers. Il faut impérativement se démettre du verre et sauter la vitre.
A fleur d’entrailles, mille éclats dégringolent d’une clarté pas encore fardée.
Tu es là, dans la bande translucide, tu attends pour sortir de toi-même et te diriger vers demain.
À l’heure camphrée. Une pluie d’obscurité défend la masse inconnue. Des lampes alignées comme des broches se reflètent sur l’asphalte mouillé. Les mots mesurent le désarroi des pentes. Le vertige attire vers le bas.
Ton ardeur répond aux ressorts des heures de tourmente, des heures qui moulinent tes lèvres perdues au fond de tes mains.
Remous internes.
La transparence aveugle. L’air qui n’est pas respiré se déchiquette. Des lambeaux de poussières accompagnent ce qui se soulève. La pulsion jaillit de la terre. Un jet d’émotions arrose les pierres de la montagne qu’il faudra gravir.
Derrière la montagne, des lueurs se résorbent dans l’horizon. Quelque chose sollicite. Des cimes improbables guettent nos lenteurs. Des heures immobiles et entières renouvellent le désastre premier. Le Déluge imprévu fermente à l’intérieur des cicatrices que porte le jour.
Impuissants, nous sommes voués à l’éclatement des bourgeons. Nos peaux élastiques s’étirent jusqu’à se vider complètement.
Le parfum de l’aurore croise celui de la nuit de givre.
Les mots s’abîment sur les pointes jaillissantes avant d’aimanter le blanc de la page. L’insatisfaction salutaire rend habitable la parole.
Ce qui est décisif ne dure qu’une seconde.
Nous ingérons les heures qui s’abattent sur nos chairs. La clairière du tendre est saccagée. L’heure coule aussi vite que de l’eau. Les caniveaux se gorgent des pluies qui desserrent le ciel. L’égout est prompt à la noyade.
Tu m’attaches à la pierre et, comme elle, j’effleure la terre dans chaque rasée. Les ressorts de l’espoir font racine. Partout des volets font mur au vent. Un éclair blanc résonne dans le vide.
Nous sommes sur le départ et la ligne colle à nos chaussures. Nous partirons déchaussés. Nous lèverons le pied comme une bouche qui siffle.
L’heure est comptée pour renvoyer à l’horloge la misère de sa course.
Le silence ressemble à des coups de marteaux. Le vide bourdonne son écho. Nous remplissons nos mains pour être moins légers.
Aucun sursis pour l’insatisfaction qui claque dans la chair. Le fracas remonte jusqu’au soleil. Bras et langues liés, nous nous purgeons aux baisers qui s’enlisent dans notre faim.
Notre temps est du camphre sur la cornée qui précède le regard.
Un voile gras ne redoute pas l’assèchement et nos voix s’incrustent à nos langues.
Le sursis retient l’air devenu une toile d’araignée. Nous respirons les cailloux logés dans nos ventres. Puis, nous recrachons le tremblement de nos gouffres où la parole prend forme.
L’heure n’a rien à dire. Nos langues sont les poumons du désir.
L’eau file plus vite que la parole. Pourtant nous sommes des torrents, des cascades de ciel sur les branches figées des arbres. Pourtant nous coulons de l’ombre vers la clarté. Pourtant nous sommes des gouttes de vent sur l’horizon de nos lèvres.
Tout ce qu’il ne faut pas faire s’écoule. Nos mains restent croisées et nous livrons bataille à notre vérité. L’épaisseur se délaye sous l’ombre de nos pas. La vérité s’essaye comme un tricot neuf. Les manches sont toujours trop courtes.
Nos souffles s’encroûtent à la parole. Les mots racontent ce que l’esprit traduit. Un silence fracasse la pensée. Nous sommes troués. Imbus de nos fragments tamisés à la grande passoire. Les mots modèrent les sens, les infusent et les influent. Tout afflue ici à la langue prisonnière de la gorge sanguine.
Je te tiens dans la voix comme une clarté sans sommeil. Mon cœur est un bidon d’essence de lavande. Des milliers d’abeilles le butinent. Sans elles, pas de miel. Sans elles, pas de polymérisation.
Toute la clameur d’une ruche repose sur ton front.
J’entends tes ailes battre les syllabes du vent. Une douceur terrifiante s’abat sur les fentes entrouvertes de l’éparpillement. Je cligne les cils et tu m’ouvres à la transparence de la lumière.
Bruno Odile.
Albert Einstein
« Inventer, c'est penser à côté. »
Fabrice Midal et Abdelwahab Meddeb
Une autre idée du bonheur
Lors du dernier festival Philosophia, Fabrice Midal et Abdelwahab Meddeb ont confronté les points de vue de l'Islam et du bouddhisme sur le bonheur. Loin d'un état de contemplation béate, la félicité leur semble indissociable de la clairvoyance et de la reconnaissance des souffrances humaines.Paradoxal ? Pas nécessairement. L'ascèse, ici, ne conduit pas à l'absence de troubles de l'ataraxie, mais à une « folle sagesse » qui rend la vie plus belle.
Propos recueillis par Martin Legros / photographies de Frédéric Poletti.
À suivre les philosophes des Lumières, la quête du bonheur est l'aspiration la plus vive et la plus constante de l'humanité. Émancipés de la tutelle des dieux et de l'attente d'un au-delà, les hommes seraient voués à se réapproprier le bonheur terrestre comme la fin dernière de leurs existences. Cet universalisme du bonheur a-t-il encore un sens ? Derrière ce désir commun de l'humanité, n'y a-t-il pas une pluralité de conceptions de la vie heureuse ? De l'individu à la communauté, du corps à l'âme, du frêle bonheur à la félicité spirituelle, les différentes manières d'expérimenter le bonheur ne sont-elles pas incomparables ? Bref, l'idée occidentale du bonheur n'est-elle pas la dernière grande illusion philosophique ? Pour répondre à ces questions, rien de tel qu'un voyage en dehors de l'Occident moderne, dans deux contrées spirituelles où l'idée de bonheur est formulée dans des termes radicalement différents : le bouddhisme et la pensée islamique.
Abdelwahab Meddeb, Franco-Tunisien, poète, traducteur et essayiste, professeur de littérature comparée à l'université de Paris-10, est l'auteur de très nombreux ouvrages où il dénonce l'intégrisme islamique et appelle au renouveau du dialogue philosophique entre Islam et Occident (La Maladie de l'Islam, Contre-Prêches, Sortir de la malédiction, tous parus au Seuil). Attaché à l'esprit de la laïcité et à l'idée que la modernité exige une rupture de chacun avec sa propre origine, il promeut en même temps une nouvelle « convivance » entre les grandes traditions spirituelles de l'humanité.
Fabrice Midal, docteur en philosophie, enseignant à l'université de Paris‑8, né dans une famille juive ashkénaze, s'est tourné très tôt vers le bouddhisme et a étudié auprès de nombreux maîtres de la tradition tibétaine, en particulier Chögyam Trungpa. Auteur de Quel bouddhisme pour l'Occident ? (Seuil), de Petit traité de la modernité dans l'art (Pocket), et dernièrement de Risquer la liberté. Vivre dans un monde sans repères (Seuil), il voit dans le dialogue entre bouddhisme et philosophie une opportunité qui permettrait de libérer la philosophie de l'abstraction et le bouddhisme du catéchisme.
À l'occasion du festival de philosophie de Saint-Émilion où ils sont intervenus, Philosophie magazine a proposé à ces spécialistes de l'islam et du bouddhisme d'envisager les points de divergence et de convergence de leurs traditions spirituelles sur la question du bonheur.
Abdelwahab Meddeb : Pour savoir si la quête du bonheur est universelle, il faudrait d'abord s'entendre sur une définition commune. Si le bonheur se réduit à un état de satisfaction matérielle et existentielle de l'individu, il est certain que la recherche de cet état n'est pas universelle, mais propre à l'Occident moderne, où la réalisation de soi, privée et laïque, a pris le devant sur toutes les autres formes de félicité. Dans la civilisation arabo-islamique, le concept du bonheur est plus ample : il est à la fois social, spirituel et religieux. Social, parce que pour la majorité des penseurs musulmans il est indissociable du rapport à l'Autre. Religieux, parce qu'il est lié à la félicité céleste. Spirituel et philosophique parce qu'il est au coeur de la définition par la pensée islamique de la vie bonne dans une Cité idéale.
Fabrice Midal : La conception occidentale du bonheur n'a pas d'équivalent non plus dans le bouddhisme, qui serait plutôt soupçonneux à l'endroit de la quête d'un état de satisfaction où nous serions délivrés de nos inquiétudes existentielles. Dans le boud-dhisme, l'injonction psychologique à être heureux est un impératif trompeur qui fait fuir le réel et enferme l'individu dans un cocon égocentrique. Il est plus sensible à la joie comme moment qui surgit par surprise. La tâche consistera à laisser se déployer de tels moments surprenants.
A. M. : En arabe, « bonheur » se dit « sa'âda », qui signifie aussi dans sa forme verbale « aider », « assister ». Parce que le bonheur n'est pas une expérience individuelle. C'est une expérience de sortie de soi où l'on est emporté par quelque chose qui nous dépasse, activé par quelque chose qui nous soulève. Le terme a aussi une dimension fonctionnelle et technique. Le mot « sâ'id », dérivé de « sa'âda », signifie « l'avant-bras » : pour obtenir le bonheur on pense qu'il est nécessaire de mettre son corps en mouvement. De la même façon que l'oiseau qui s'élance dans les airs utilise ses ailes pour voler et acquiert dans ce mouvement une forme de bonheur, le corps de l'homme est l'instrument « technique » du bonheur. Le mot « sa'âda », qui signifie donc à la fois bonheur, félicité, est mitoyen du mot « sâ'ada » qui veut dire « entraide » et capacité de se mettre en mouvement grâce à notre corps vers l'Autre et vers le monde. Ce voisinage crée une densité qui mérite d'être interrogée. Enfin, le mot « sa'âda » a une occurrence coranique. Même si le terme est absent du Coran, on y parle beaucoup des « bienheureux », les élus destinés au séjour éternel dans l'Éden, par opposition aux maudits (Coran, XI, 105‑107). La félicité complète est liée à l'idée d'éternité et n'est accessible que dans l'au-delà. Mais l'attente de la félicité céleste oblige à un certain comportement sur terre…
F. M. : Différentes notions liées au bonheur peuvent aider à comprendre l'esprit du bouddhisme. Le nirvana, d'abord – une notion souvent très mal comprise par les Occidentaux parce qu'elle n'est définie que négativement dans le corpus. Ce terme n'est pas l'équivalent du paradis béat auquel on l'assimile généralement aujourd'hui, mais implique une ouverture inconditionnelle au monde. Les notions de « duhkha » et de « sukha » sont peut-être plus éclairantes. « Duhkha » signifie « souffrance », « douleur », ou plus exactement « la roue qui grince et ne tourne pas rond ». S'oppose à « duhkha » le terme « sukha », que l'on traduit par « bonheur » ou plus exactement « félicité », mais qui désigne le mouvement libre et aisé de la roue. La souffrance est la première des « Quatre Nobles Vérités » de la doctrine de Bouddha exposée dans son premier sermon prononcé à Bénarès. Le Bouddha y constate que tout est souffrance : la naissance, la maladie, la vieillesse, la mort, l'union à ce que l'on n'aime pas ou a contrario la séparation avec ce qu'on aime. Ce constat ne conduit à nul désespoir, à nul pessimisme, mais est un point de départ pour « ameuter la vie », selon la très belle expression d'Antonin Artaud. Le bouddhisme montre que c'est en reconnaissant la réalité de la souffrance que l'on peut découvrir la « félicité » – nullement en la niant. L'engagement spirituel et la pratique de la méditation vise au premier chef à nous apprendre un rapport à notre existence, plus ouvert et vivant, plus curieux et intelligent.
A. M. : L'idée que le bonheur nécessite une sorte d'ascèse spirituelle est également au coeur de la pensée islamique. Le bonheur est conçu comme le compagnon de la vérité. Cette association du bonheur et de la vérité nous semble un peu désuète aujourd'hui. Mais c'est parce que nous nous faisons une idée toute théorique de la vérité, réduite à une science, à une argumentation rationnelle. Or, comme l'a montré Pierre Hadot, la recherche philosophique se concevait initialement comme un mode de vie impliquant des exercices spirituels pour purifier l'âme et une éthique. Elle l'était pour les Grecs, mais aussi pour les penseurs musulmans du Moyen Âge.
F. M. : Toutes proportions gardées, on pourrait dire que la méditation bouddhiste est aussi un mode de vie philosophique, une ascèse contemplative. Je suis surpris que l'on ne présente pas davantage le bouddhisme comme un héroïsme, car tel est le coeur de son enseignement : il ne vise nullement à nous protéger, mais à nous ouvrir à la réalité, même si c'est inconfortable et douloureux. Son maître mot est « vois les choses telles qu'elles sont ». Être bouddhiste ne veut pas dire être « zen » au sens où l'entend l'Occident ! Le zen est une des écoles les plus extrêmes et arides du bouddhisme, nullement une façon d'être « cool »… Il faut en finir avec le « bouddhisme tisane », qui est une supercherie. Le boud-dhisme ne vise à nulle sérénité, mais à développer la plus vive clarté. C'est même sur ce point que le Bouddha s'opposa à tous les maîtres de sagesse de son temps. Sa vérité est d'aider les hommes à se délivrer d'un rapport fuyant et partiel au réel et à assumer la douleur de l'existence. La méditation ne consiste pas à être comme une grenouille, mais à développer l'épée discriminante qui seule libère de l'ignorance.
A. M. : N'y a-t-il pas une différence irréductible entre la contemplation philosophique de la vérité que Socrate promet à ses disciples et la sérénité promise par la méditation bouddhiste ?
F. M. : Le bouddhisme ne promet nulle sérénité, bien au contraire. Il est une voie exigeante, intense même. Trungpa affirmait que le maître mot de la voie bouddhiste était « l'inespoir », qu'il distinguait du désespoir. En fait, la méditation bouddhique ne consiste pas à méditer sur quelque chose. C'est un état d'attention à l'ici et maintenant, de présence à soi, de vigilance. Ne rien chercher. Abandonner toutes promesses. Seule cette clarté vive peut nous libérer de l'enfermement de l'ignorance. La différence avec la pensée de Socrate vient de l'accent mis par le bouddhisme sur la dimension de présence non conceptuelle, sur l'intelligence intuitive plutôt que sur la dialectique.
A. M. : Ibn Tufayl, un des philosophes musulmans de l'al-Andalûs, protecteur et introducteur d'ibn Rushd (Averroès) auprès du prince, a écrit un roman philosophique qu'on peut rapprocher de Robinson Crusoé. Ce roman s'appelle Le Vivant, fils du Vigilant. Le titre est évocateur : le « vivant » apparaît lié à une certaine attention contemplative au monde. C'est l'histoire d'un enfant, Hayy, abandonné à la naissance sur une île déserte où il est éduqué par une gazelle. S'arrachant à la condition animale par ses propres facultés, il trouve le bonheur dans la contemplation du cosmos comme harmonie universelle.
F. M. : La méditation fait germer une intelligence plus proche de l'intuition pure. Il s'agit de s'oublier pour laisser « ce qui est » apparaître. Et le bouddhisme est en ce sens plus proche de la phénoménologie que de la pensée systématique de la métaphysique.
A. M. : C'est peut-être là que le bouddhisme et la philosophie se séparent. Pour les philosophes, l'attachement à la vérité est premier, il prime sur l'éthique ou la croyance, avec lesquelles il doit en même temps se concilier. Entre le VIIe et le XIIe siècles, au moment où, de Bagdad à Cordoue, les traditions grecques, perses, indiennes convergent dans le creuset de la langue arabe, trois conceptions d'une vie heureuse se dessinent. Dans la première, la figure de Socrate joue un rôle exemplaire, et le bonheur s'identifie à la contemplation du vrai et du divin. Une deuxième approche, plus collective, surgit avec le philosophe de langue arabe d'origine turc al-Farabi, qui a adapté l'idée utopique de la République platonicienne au contexte islamique en inventant sa propre « Cité vertueuse » (« al-Madina al-Fadila » en arabe). Pour lui, la prophétie procède de la même vérité que celle exprimée par la philosophie. Mais tandis que la philosophie utilise un discours technique et argumentatif, la prophétie recourt à un texte plus imagé, jugé plus à même de diffuser cette vérité au plus grand nombre. La cité idéale d'al-Farabi articule le règne d'ici-bas et le règne de l'au-delà, le projet socratique, où chacun parvient à contempler la vérité grâce à une discipline intérieure, à la gestion de la cité. Le gouvernement idéal conduit la communauté vers l'acquisition du bonheur et du salut. C'est en réaction à cette vision religieuse et collective que surgit ensuite une troisième définition du bonheur, radicalement individuelle et solitaire. Une très belle encyclopédie nous est parvenue de la fin du Xe siècle, constituée de cinquante-deux épîtres écrits par les Frères de la Pureté. Ces auteurs, pythagori-ciens de l'islam, ancrent le bonheur dans une quête strictement -personnelle, au coeur de laquelle on retrouve la notion de catharsis, inspirée de la pensée grecque, pythagoricienne et indienne. Celle-ci est une discipline morale de la purification visant à libérer l'âme enfermée dans un corps pensé comme prison.
F. M. : La méditation bouddhique ne partage pas cette conception issue du platonisme, d'un corps vécu comme prison. Ce n'est pas en se détachant de son corps que l'on parvient à l'Éveil, mais en intégrant l'esprit et le corps, en retrouvant leur unité intrinsèque. Dans la perspective bouddhique, le monde n'est pas scindé mais « un », et le spirituel est inséparable d'un travail presque sculptural sur l'ici et maintenant – comme le montre le principe du mandala. Croire que la méditation coupe du monde et du corps est un préjugé typiquement occidental !
A. M. : Dans la philosophie islamique, la quête du bonheur peut conduire à rompre avec le monde. C'est la voie monadique inaugurée au XIIe siècle par le philosophe ibn Bâdjdja, de Saragosse, plus connu en Europe sous son nom latinisé Avempace. Dans son traité Le Régime du solitaire, il assimile la recherche du bonheur à un projet solitaire, anticipant presque la « monadologie » de Leibniz : c'est seulement à l'écart de toute la cité et pour l'individu que la quête du bonheur peut avoir un sens.
F. M. : On a tendance à penser que le travail sur soi est un travail pour soi, mais c'est en vérité une tentative de mieux s'accorder avec le dehors. Dans le bouddhisme, la figure du « héros pour l'éveil » du bodhisattva est un être de compassion qui oeuvre pour le salut de l'humanité. On peut rapprocher cela de la voie chevaleresque développée, par exemple, dans les romans de Chrétien de Troyes au XIIe siècle : le chevalier travaille en même temps sur lui-même et pour le bien de tous. L'héroïsme qu'il essaie de manifester dans chacune des situations auxquelles il est confronté, est inséparable d'une volonté d'aider l'ensemble de la communauté.
A. M. : À mon avis, la mystique est sans doute le lieu de la plus grande proximité de l'islam avec le bouddhisme. Une même idée du bonheur se dessine, en tout cas. Je voudrais vous lire un poème mystique d'Abû Midyan, auteur espagnol du XIIe siècle né dans la région de Séville, que j'ai adapté de l'arabe et qui atteste de cette proximité. Le poète mystique y chante l'ivresse associée au bonheur de l'épiphanie, manifestation de l'Invisible dans le visible. Cela peut paraître surprenant lorsqu'on sait que l'Islam proscrit la consommation de vin. En réalité, les interdits encouragent le désir de transgression. En interdisant le vin, l'Islam a donné naissance à un lyrisme bachique spectaculaire. Voici ce poème qui peut être lu comme une adaptation soufie de la notion bouddhique du nirvana : « Parfum de l'heure où l'Aimé est à nous / Son souvenir est mon trésor, / Demandez après celui dont nous ne pouvons nous passer, / Telle est ma belle affaire, / C'est moi qui suis le maître du vin, / Et dans la grâce, me déchirer, ô délice, / Étaler mon tapis de prière, / Vin sur vin, / Bénissez mon tapage d'ivrogne, / Au matin, ô vous légitime témoin, / Allez savoir qui je suis moi / moi qui erre à me perdre dans l'ivresse, / Faites-moi entendre les plus belles mélodies, / Et ne cherchant pas à comprendre, / J'ai vendu ma bure, ma chemise, ma tunique, / Et je suis resté tout nu, titubant, / Chancelant, aviné, me voilà étourdi, / Déjà gris, entre coupes et verres qui tournent, / L'allégresse saisit les esprits, / Je ne puis me passer de boire, / Tel est mon destin, sachez-le, / Ô pauvres, ô princes et gardez le secret / Lorsque je m'éveillerai, ô pauvres, / De mon ébriété, / Diffusez les vapeurs de l'encens, / Et enterrez-moi sous la vigne, / Mort à jamais disparu, en son nom, / Enveloppez-moi du linceul, / Tel est mon voeu, fils de la grappe, / Faites de ses feuilles mon linceul, / Et la mémoire de son aube m'éclaire. / Franchement creusez ma tombe / Par les flèches de l'errance percez mon corps, / Je l'aime et de passion il m'aime, / À lui je me sacrifie, je fus épuisé / À flairer la chère odeur qu'il exhale, / C'est lui l'âme qui anime mon corps, / En moi ses effluves circulent, / Ne nagez pas entre nous vous couleriez, / Veillez sur notre mer, j'ai dit que je l'aime, / Pour toujours, et lui aussi m'aime, / Je suis son occident, son orient, / C'est moi qui l'illumine, qu'il atteint en ses défilés, / C'est bien lui la vérité même, / Si vous voyez comme il s'approche / Lorsque vous lâchez prise, à l'heure de l'oraison, / Notre union a effacé notre dualité, / Ainsi mon mystère, mon secret s'est-il dissipé. ».
F. M. : C'est superbe !
A. M. : Se donner entièrement au vin, à la chose interdite comme secret, quelle audace extraordinaire ! Et s'éveiller grâce à l'ivresse ! C'est comme si l'interdit ouvrait l'espace du secret, source de bonheur et d'éveil.
F. M. : Vous avez raison. La mystique a partie liée avec le secret. Dans le bouddhisme tantrique, appelé aussi « vajrayana », cette notion de mystique est centrale : c'est une manière de tout embraser. Un peu comme l'alcool, qui peut nous faire sombrer dans la plus grande confusion, mais qui peut aussi nous libérer de l'esprit égocentrique et craintif. Il est crucial en effet pour le tantra de nous délivrer de nos points de repères fixés d'avance, pour entrer dans l'immensité de la liberté, risquer sa vie à neuf. Dans beaucoup de représentations tantriques, d'étranges divinités ont, pour cette raison, une coupe d'alcool à la main. Elles veulent intoxiquer l'esprit mesquin et étroit. Il y a un aspect très joyeux et vivant dans cette branche du bouddhisme. Elle met au premier chef l'accent sur l'amour et son incandescence. Libérer cet amour nécessite un processus laborieux, que le poème que vous avez lu décrit très bien. Abandonner la peur et la crainte. Sauter dans l'immensité. Une certaine souplesse face à la loi est également indispensable. L'idée de « folle sagesse » en rend compte. La sagesse conventionnelle est souvent un moralisme étroit, un carcan, une prison. Il importe de risquer la liberté, d'en assumer la démesure. La folle sagesse est, me semble-t-il, l'un des acmés de la pensée bouddhique.
A. M. : Pour l'Occident, ce serait un oxymore. Pour la mystique bouddhiste ou soufie, une bonne définition du bonheur…
Partir en demeurant là.
Que dois-je dire à ce présent qui se précipite devant moi ? Je ne peux connaître seul le bonheur de ce que nous avons été, nous l’avons vécu ensemble. Peut-être faut-il le jeu avant la spontanéité, le cynisme avant la candeur, l'artificiel plutôt que le présent. Mais l’armure s’est dissoute à la blessure. Il est des joies profondes qui ne peuvent être solitaires. Mon cœur fait la grimace lorsque tes mains caressent nos abîmes rassemblés. L’amour, et puis rien. La tendresse s’est levée puis s’est dressée comme un bouclier métaphorique devant le silence. L’amour contre le vide, l’amour sacrifié à l’inspiration. Il réplique sans répondre. Il prétend sans dissuader les ombres attachées à la lumière.
Ton absence m’apprend à ne plus être aimé corps et âme. Elle me terrasse et me fait accepter de ne rien attendre. Je sais maintenant ce que veut dire : l’éveil dans l’ivresse, la reconnaissance de sa chair dans le souffle de l’autre. La félicité est un carcan, une prison, mais je veux en risquer librement sa démesure.
Ma vie est une émeute que seule la mort saura dompter. Je suis à la fenêtre et je respire en paix. Beethoven et Mozart sont morts. Pourtant leur musique continue à faire vibrer l’émotion. Les dernières notes reverdissent l’air, et ce rajeunissement me réconcilie avec ma peine. Je ne suis pas triste, je suis ému. Je reconnais en moi l’humanité. Cette part commune qui nous différencie chacun et qui paradoxalement nous est semblable. Tellement ressemblante que nous n’avons pas de mot pour l’exprimer. Je me tais à ressentir l’impartageable.
J’emprunte à l’instant sa respiration fugitive. Des vagues d’air me portent au-delà du geste long d'un bras vers l'autre. Je te touche de loin et je rameute aux ombres criardes l’oubli imputrescible. Je suis là sans toi, mais avec toute mon existence assise sur la chaise vide. L’eau du désert est la plus fraîche. Quand la rancune s’apaise, il reste la mémoire.
Herbert Marcuse
« Le fait de pouvoir élire librement ses maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves »
- L'homme unidimensionnel (1964)
On ne pourra plus jamais reculer.
La solitude de la mort rend le mot léger. Une source lointaine s’étourdie dans une cascade de fumée. Je danse avec les bâtons de la nuit. Des heures creuses s’empilent sur des bougeoirs et la cire s’écoule pour épouser tes formes. Une lumière rafle le chaos sans le griffer. Quelques bruits insipides défilent sur l’horizon. La vie effleure des chemins vierges. Le vide m’atteste sa brisure et me promet l’amplitude de sa déliquescence. Sur le long tissu de poudre bleue et noire, des brindilles d’amour tombent comme des fruits pourrissants.
Tu pars et tu reviens, les ombres se croisent et se multiplient. Un rêve doux cherche le sommeil au fond des yeux que tu n’as plus. Tout est inachevé. Même le feu. Des copeaux d’air s’enflamment derrière la lumière qui s’échappe de la bouche du volcan. Ils se figent à l’intérieur de la roche dure où est prisonnière la voix démantelée. C’est dans les ruines du bruit des ronces chaudes que j’entends encore un peu tout ton chagrin.
Quelques mouettes perdues posent leurs pattes sur l’encre sèche. Je suis seul sur la glissière d’un qui-vive perpétuel. Je ne suis pas mort dans ce noir peuplé d’énergie anonyme. J’habite la poche crevée où s’enlacent les herbes que personne n’a cueilli. Des mots inconnus s’entassent sur les pétales de l’abîme. Je m’enfonce doucement, la tête dans la boue et le cœur sur le dessus de la flamme. Je le sais, des merles se sont attendris sur l’espace qui m’échappe. Une fraîcheur fane sur l’impitoyable jet d’eau où se réparent des flèches venimeuses.
Nous reviendrons sur la pente où nos mains ont glissées. Nous chercherons le point d’appui que nous n’avions pas vu, le creux dans la pierre où notre pied a cédé. Il y a toujours un retour, un moment accordé pour recommencer le chemin déjà parcouru. A l’écart, sur le rebord de soi et de sa chair, on imagine le monde tel qu’il aurait pu être. Si tout s’était déroulé autrement. Si tout avait souri à nos foulées entreprises avec l’élan de la fougue. Mais, on en revient toujours à la chute. On redimensionne notre esprit à la terre qui s’est effritée, à l’avalanche qui a recouvert nos ombres et notre misère.
Je suis revenu mille fois au chevet de notre histoire. Mon regard n’a jamais su se détourner de l’absence, de la place vide, de l’espace inoccupé. Il y a un trou grandissant à l’intérieur de mon présent. Une baie reflétant les ruines immobiles qu’une mousse verte a ensevelies.
Nous sommes partis, nous sommes allés ; à l’insu de nos liens, l’avenir nous a porté. La puissance des pas nous a entraînés. La force des jours qui se suivent et se renouvellent nous a départis. Une vie s’écrase sur une autre vie. L’air file vers l’éloge du temps. La fuite déblaie le jour de ses charges habituelles. Je ne peux plus tourner la tête, derrière moi, le mur s’est étendu de toute part. Mon dos le touche. Mes mains s’appuient dessus. Il atteint des hauteurs vertigineuses. On ne pourra plus jamais reculer. Il faut avancer, malgré la lourdeur des jambes, malgré le poids de la pierre restée dans nos ventres. La lourdeur c’est ce qui nous fait rester debout, c’est la sensation d’ancrage qui nous empêche de nous envoler, de nous survoler.
Demain sera lourd de mille choses et léger d’espérance. Demain ira rejoindre l’inconnu en se présentant chargé comme une mule à huit pattes. Quatre pour l’équilibre et quatre pour laver l’affront du jour qui s’est couché sans nous prendre dans ses bras. Et, il faudra reprendre le pas, écouter l’haleine de son cœur, remettre le jour dans sa camisole d’étreintes insupportables. Je marcherai les yeux plantés dans l’horizon, je marcherai nu, malgré l’étoffe de ton sang au travers de mon chemin. Mon futur, c’est désagrégé dans l’instant où mon pouls a tremblé comme la poitrine de l'air aprés une détonation. Je suis enrôlé à l’ombre de ton départ. Mes yeux piquent et ma voix se fait l’écho du vertige. Je te suis comme un vide s’appuie sur une matière disparue, comme un écho diffusé en boucle sur le rebord de mon cœur.
Cette liqueur d'amour.
Je suis parvenu à un âge où la raison empiète avec délectation sur l’ensemble des expériences vécues. J’analyse et je trie parmi ces dernières celles qui me semblent avoir perdu leurs argumentations en cours de route. Je suis un « être pensant » qui gère difficilement son quotidien, mais qui aspire à atteindre la vérité de son être.
L’amour se résume à l’idée que je m’en fais et le désir nourrit la persévérance que je peux avoir à rechercher le bonheur comme une valeur sûre.
Privé de ton amour, j’en souffre moins si je considère qu’il se perpétue par la voie royale de mon imaginaire. Mes rêves cogitent le bonheur le plus intrépide et le plus jouissif qu’il me soit donné à vivre. Peu à peu, je répare ton absence. Je la panse comme une plaie vive que l'on soigne jusqu'à l'apparition d'une cicatrice rose.
Aux plis de chaque croûte, je pressens encore avec intensité notre maxime préférée : lorsque le corps parle plus fort que la raison, la réalité prend le pas sur l’incertitude.
Crois-tu que nous puissions aimer sans désir, m’avais-tu demandé un jour de désarroi. Le désir, est-ce cette ingérence qui nous transbahute sans ménagement d’un point à un autre ? Vivre, est-ce cette permanence à se réduire et à se soumettre à nos appétits ? Nos voix sont de pâles flambeaux lorsque nos étoiles sont empâtées dans le bourdonnement de l’inquiétude. L’indicible de nos cœurs se hisse jusqu’à la face cachée de nos regards, jusqu’aux représentations sans cesse ajustées de nos complaisances.
Il nous faudra bien accueillir ces consciencieuses lueurs cernées de nuit, ces rêves mouillés de flétrissures dans lesquels trempent nos heures mal comptées. L’amour comme tous les départs s’avoue incompétent face à la durée. Nos cœurs sont partis courir dans la neige. Elle demeure vierge comme une lumière reflétant sur des glaciers.
Plus ton portrait prend forme, moins l’écriture est aisée. Plus je t’approche, plus tu t’éloignes de cette cime sur laquelle je t’attendais. L’agitation et l’effervescence charrient la parole au-delà des sentiers que nous parcourions dans la colline. L’heure défait l’heure, la pousse et la tire, la traîne comme un sac rempli de grenades prêtes à exploser. Les mots sont des avancées, des embarcadères glissant sur le tapis chatoyant des rêves. Une cohorte de feu follets aventureux bivouaque sous mes paupières. Toutes les morts se ressemblent, mais des visages connus perturbent mon esprit. Jean Pierre, Roselyne et quelques autres disparus encombrent ma solitude. Parce qu’ils reviennent toujours. Parce qu’ils marchent à l’envers de leur perte, de leur hémorragie, de leur disparition. Ils hantent ma vie de leurs morts cabochardes et têtues. Ils sont là, derrière chaque larme et chaque rire. Ils jaillissent de la main et des lèvres, comme des auréoles édentées. Ils jouent de leur absence. Ce sont des fantômes outrepassant les frontières de l’intime, et ils m’obligent à les ressusciter, ou tout au moins à les conserver présents par la signification qu’ils révèlent en moi.
Et puis : Peut-on aimer sans désir ? Vraiment ? Mais mon désir, c’est moi. En l’occurrence, je suis mon propre désir, vais-je te répondre. Sans fusion absolue mais dans l’effusion la plus pénétrante et la plus dépossédante qu’il soit donné à vivre. Mon désir est ce qui harcèle les spectres incarnés de mes apothéoses malgré une délivrance jamais absoute, toujours dans l’attente d’une joie encore plus suprême, plus délicieuse.
Là où ta terre n’a plus de solvabilité, là où tu t’échines à comprendre le monde et les hommes, là où ton désir se configure comme un tableau sans filigrane… Au-delà des marques que les principes moraux ensevelissent comme des béances incomblées, là où demeurent cahin-caha, en épousailles, la fragilité et le vulnérable.
Bah ! Tu sais, Il manque toujours une voix. Il manque toujours un paysage. Une déficience prend forme. La forme de toutes les formes. Et la disette pleure sa consternation comme une mer que les vagues ont oublié de recouvrir. La convoitise s’essouffle. Tes mains de jardinière dépècent la terre, creusent et cherchent les racines profondes.
Fouille donc l’horizon… le désir s’est-il envolé ? N’est-il plus percevable sur nos joues ?
Rien n’est jamais vraiment dit. Tout doit pourtant pouvoir se dire. La réalité grève l’imagination et la suspend par les pieds. Ce n’est pas en se larmoyant que l’on peut espérer soulever la joie d’exister. Nous sommes confondus à un univers implacable fait de mille choses sombres. Il faut y croire et non se croire. Il faut émarger des crasses vaporeuses si l’on désire ne pas se heurter à ce qui est vain : à la fatalité qui nous semble être la seule voie acceptable.
Je m’associe aux projections de mon esprit. Je suis un projectile et je traverse mes souvenirs pour en propulser quelques-uns sur le devant de ma scène. Je suis devenu un caillou, une pierre chargée par la teneur du temps gisant dans ses catacombes obscures. Mon cœur m’intime l’ordre de ne pas céder aux rêves embusqués dans les sols d’argile asséchés, lézardés par l’insuffisance rédhibitoire. Tu es une voyelle éclaircissant ma voix. Tu gravites autours de mes lunes nues. Et comme toi, je suis à la recherche de la graine affective, de la semence féconde d’où jaillit la réponse aux questions existentielles. Mais nos vies sont ailleurs. Elles émargent plus loin que les pôles. Elles sont plus éloignées que la berceuse fredonnée par notre mère lorsque nous tenions fermement l’instant de vie dans nos poings de nourrissons.
Il te manque l’eau et la source. Il te manque ce qui poursuit nos sens affamés et nos raisons indéchiffrables. Il te manque ce qui manque à la vie : la certitude d’être toujours la plus forte.
La carence est d’autant plus violente que l’air est absent de la mémoire. Mes souvenirs s’atrophient et ma gorge se serre, je n’existe plus. Plus étonnant encore, j’habite le vide comme s’il était devenu l’outil de constructions futures.
J’aime trop la vie pour ne pas vouloir lui voler un peu de son éternité. Parfois, je voudrais même la briser menue pour la transporter dans une simple capsule de gélatine. Ta mort est une provocation, elle enflamme la roche dure qui va se dissoudre dans un trou noir de l’espérance. Je me croyais un et unique, je suis en vérité la division d’un univers sans cesse métamorphosé. Je suis le centre de moi-même et tu tournoies autour comme un astre satellite. Je suis aussi désemparé qu’une pluie fine recouvrant un incendie.
J’aime la vie par-delà ce que je suis puisqu’elle est tout à la fois mon inspiration et sa muse naturelle.
Mon Phébus surbrillant. Mon feu d’artifice pétaradant. J’aime les verts tonitruant des algues marines, les fonds d’azurs bleutés et rosacés, les jaunes, copiés au soleil des épis de blés mûrs et des tournesols qui tournent la tête pour le suivre.
Dans le bruissement presque imperceptible de l’émotion d’un jour naissant, j’entends une brassée de feu qui crépite sans en voir la lumière. Mais j’en sens la chaleur confuse. La palpitation capitonnée de braises en charpies.
Oui, je sais, il manque toujours quelque chose si l’énigme erratique ne nous est pas complice. Il manque des tas de petits riens pour que s’accomplisse le lien inaliénable avec nos sentis inexplicables. Il manque toujours ce que l’on cherche. Nos curiosités sont complices à nos convictions d’aboutir, d’aller à la rencontre de l’inépuisable inconnu.
Néanmoins ta présence invisible me pénètre comme une flamme brûle la nuit et l’éblouit de son étincelle miraculeuse. Je vis sans savoir mais en ayant. Je te vis dans l’ambassade de l’épanchement comme une communion sans litiges. Tu es cette eau bouillonnante qui se transforme en électricité. Je ne te vois pas, tu me transperces.
Ce n’est qu’au bord de ton gouffre que mon vertige bredouillant se dissipe et laisse place à l’évanescence des parfums exempts de doléances étouffées.
Dans tes yeux où la mort a déclaré forfait pour un temps indéfini, j’accoste à la foudre sans même broncher, arrimé que je suis aux îles lointaines et aux ports de mes fuites comme à un refuge plus sûr que tout autre.
Je reviendrai plus encore à tes cendres, je reviendrai à ta mémoire lorsque de moi j’aurai tout oublié. Lorsque la vie n’aura plus le temps d’être ce chaperon funeste à qui l’on confie d’accompagner la raison vers l’acte rédempteur.
J’aime ta vie autant de ce qu’elle a été que de ce qu’elle devient. Tu es mon voyage à travers la nudité, ma prise sur le vent argenté des musiques embryonnaires. Tu grésilles au fond de ma chair comme un peu d’eau dans une casserole posée sur un fourneau. J’aime ta vie et je la récolte comme des coquillages paradisiaques pour me fabriquer un collier d’or, une couronne de joie et d’espérances rieuses. J’aime cette vie qui m’est donnée dans sa gouache vive aux pastels qui s’attendrissent. J’aime cette énergie qui terrasse le soleil, déforme le ciel et les étoiles, crache ses souffles sur le mépris des hommes à la considérer déesse des substances impalpables. J’aime prononcer l’espoir et le désespoir parce que tantôt l’un, tantôt l’autre, me réconcilie avec le destin.
Une rose des vents brille dans le désert des lunes. Dans le ramassis de confusion où le jour éclaire le besoin pour ne voir que lui. Rien ne s’agite, le calme a l’apparence des voiles de chaleur qui prétendent à l’oasis. Mais le présent conjugue le flou en du virtuel et tu ne sais plus rien du château de cartes que les bouillonnements font grimper hors du sol, hors de soi, hors de tout. Tu ne sais plus rien de l’insatisfaction qui gronde comme un tonnerre annonçant l’orage en plein cœur de l’été.
Que sais-tu du désir ? Est-il en toi, hors de toi, à l’échappatoire des sens qui ont appris ?
Dans la mort de l’être, l’absence serait-elle devenue une acceptation évidente ? Peut-être es-tu dans du sucre, peut-être es-tu devenue fermentation ? Peut-être tes yeux bricolent des images faites de tics et de tocs, et des fresques inconcevables forgées de la lumière en fusion ?
Chaque désir t’amène au manque. Chaque manque te conduit à la bataille inexpliquée, et inexplicable de l’assouvissement. La carence accompagne l’errance comme une fripe suit la misère.
Derrière un regard, caché sous la terre du ciel, un frisson halète et réclame sa part d’irritation au manège des tourbillons. Ce n’est pas le désir qui propulse sur le devant de l’ombre affidée, mais ton agonie résiduelle et indolente. C’est, en effet, dans le brouillard obséquieux que s’échangent torpeur et magnificence. Cet héritage abreuve mes souhaits et mes espérances à te vouloir plus parfaite et plus conforme à mes voeux que la grande voie oubliée.
Le temps nous sépare et nous accorde, m’aurais-tu dit. Je le sais bien, maintenant, la paix est dans l’illusion. Dans une niche de l’imaginaire où gigotent le prétendant et le prétendu. Trivial est le prétexte, fourbe est le nécessaire, gonflé par l’appât du monde. Tes yeux voient-ils l’existence exclusivement dans l’erreur et le mensonge du désir que le mutisme habille ? Tes gestes seraient-ils la traduction des actes désemparés où s’agite la lacune ?
A l’origine du libre-arbitre, la notion de choix qui nous voudrait libre. Libres de choisir, d’écouter nos instincts ou nos délibérations raisonnées ; libres de nous accomplir dans le réceptacle alvéolé de nos émancipations. Libres à s’étourdir et à se soustraire des attirances fiévreuses qui happent tout sur leur passage. Libres de s’épanouir et de décompresser les sanglots cachés sous les armures ô combien puissantes des croyances humaines.
- Floculent les baisers, coagulent les envies qui s’amoncellent comme des neiges durables qu’un coup de chaud pourtant fera fondre pour remplir nos torrents et nos fleuves, afin que la vie s’écoule encore ailleurs, au devant, à la conquête de nouvelles frontières.
Finalement, tu aurais raison de me faire remarquer, ici, combien je ne suis libre de rien. Trop attaché à l’esprit qui me féconde, trop entiché à l’absolu qui dépasse tous mes possibles. Je m’anéantis, plus que de raison, à t’ériger dans chacune des kyrielles flasques de la passion. C’est de ton inconditionnelle assiduité que j’habille, malgré moi, cette réalité machiavélique de ses voiles démoniaques et irascibles.
Possédé, la mort dans l’âme, l’amour dans l’âtre, l’invincible mis à terre, je coagule sur place du poison auquel je m’abreuve. A souffrir d’un constant bonheur, fragile et transitoire, où s’irriguent mes artères, je ne saurais te faire durer autrement que dans la rémission et l’oubli. Mais peut-on taire ce qui naît avec l’enchantement ?
Le réel est ce qui reste une fois que l’émotion traduite dans nos corps s’échappe. Une fois que nos consciences se sont réappropriées le monde. Deux bouts de papiers froissés et une flamme. Une poignée de frissons figés dessous la peau laisse le temps en jachère. Pendant que des bouffées d’immobiles teneurs s’évadent du corps, je reste en proie à cette évanescence. Je vis partout cette rafale d’air qui me précède et me suit.
L’image caricature.
Des bouts de bois et des feuilles.
Dans les yeux, un torrent.
L’image pulvérise ce qui se voit. L’intervalle a bu.
Des poussières croustillantes demeurent sous les paupières insoumises à l’esprit. Dans la marge, une hirondelle cherche un ciel libre.
Mes sens sont des résines inaltérables. Buées capiteuses où se déposent des fragments de miel. Couches superposées de sucre en poudre, farine qui attend sa levure.
Des cales sous l’heure recomposent le paysage. Nous nous sommes tirés de l’abîme. Le noir est derrière. Il est collé à l’ombre qui suit.
Les semelles du vent ramènent l’air avant sa combustion. Hier nous a pris un peu de sang. Nos ongles sont des hérissons griffant les pages qui se tournent.
Nous dormons dans la roche. Nos yeux ont tamisé l’écume qui entoure les jours. Des biches dans la clairière gardent l’œil, attentif.
La violence ténébreuse de ce qui semble s’acquérir bouscule les feuillages où la chair du jour se cache.
Nos rires ne réduisent pas l’absence qui remonte aux sources. Nos lieux communs persécutent la corde tremblante qui file entre nos mains.
Nous sommes dépossédés jusqu’à nouvel ordre. Nous allons combler les trous du temps.
Balzac : « Pour le génie, le malheur est un marchepied, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l’homme habile, pour le faible, un abîme. » - Honoré de Balzac : Extrait de César Birotteau.
Le devoir de vivre formule. La formule perd la tête dans les papiers. L’herbe reste verte quoiqu’il arrive. L’arbre se vexe de perdre ses feuilles, et ne le dit pas.
L’idée de poursuivre ne s’interroge pas. Chaque maille se cambre puis s’attache au jour avant de se livrer.
Le pluriel côtoie le singulier avant de se répandre. Il se dépouille, au-dedans, dans les fibres balbutiantes lorsque les yeux se frottent à la lumière.
L’humidité fait souche dans la gorge de la mémoire.
Un miroir comme un refuge où nous installons les visages familiers. Il faut impérativement se
démettre du verre et sauter la vitre.
A fleur d’entrailles, mille éclats dégringolent d’une clarté pas encore fardée.
Tu es là dans la bande translucide, tu attends pour sortir de toi-même et te diriger vers demain.
À l’heure camphrée. Une pluie d’obscurité défend la masse inconnue. Des lampes alignées comme des broches se reflètent sur l’asphalte mouillé. Les mots mesurent le désarroi des pentes. Le vertige attire vers le bas.
Ton ardeur répond aux ressorts des heures de tourmente, des heures qui moulinent tes lèvres perdues au fond de tes mains.
Remous interne.
La transparence aveugle. L’air qui n’est pas respiré se déchiquette. Des lambeaux de poussières accompagnent ce qui se soulève. La pulsion jaillit de la terre. Un jet d’émotions arrose les pierres de la montagne qu’il faudra gravir.
Derrière la montagne, des lueurs se résorbent dans l’horizon. Quelque chose sollicite. Des cimes improbables guettent nos lenteurs. Des heures immobiles et entières renouvellent le désastre premier. Le Déluge imprévu fermente à l’intérieur des cicatrices que porte le jour.
Impuissants. Nous sommes voués à l’éclatement des bourgeons. Nos peaux élastiques s’étirent jusqu’à ne pouvoir plus rien contenir.
Le parfum de l’aurore croise celui de la nuit de givre.
Les mots s’abîment sur les pointes jaillissantes avant d’aimanter le blanc de la page. L’insatisfaction salutaire rend habitable la parole.
Ce qui est décisif ne dure qu’une seconde.
Nous ingérons les heures qui s’abattent sur nos chairs. La clairière du tendre est saccagée. L’heure coule aussi vite que de l’eau. Les caniveaux se gorgent des pluies qui desserrent le ciel. L’égout est prompt à la noyade.
Tu m’attaches à la pierre et comme elle, j’affleure à la terre. Les ressorts de l’espoir font racine. Partout des volets font mur au vent. Un éclair blanc résonne dans le vide.
Nous sommes sur le départ et la ligne colle à nos chaussures. Nous partirons déchaussés. Nous lèverons le pied comme une bouche qui siffle.
L’heure est comptée pour renvoyer à l’horloge la misère de sa course.
Le silence ressemble à des coups de marteaux. Le vide bourdonne son écho. Nous remplissons nos mains pour être moins légers.
Aucun sursis pour l’insatisfaction qui claque dans la chair. Le fracas remonte jusqu’au soleil. Bras et langues liés, nous nous purgeons aux baisers qui s’enlisent dans notre faim.
Notre temps est du camphre sur la cornée qui précède le regard.
Un voile gras ne redoute pas l’assèchement, et nos voix s’incrustent à nos langues.
Le sursis diffère l’air devenu une toile d’araignée. Nous respirons les cailloux logés dans nos ventres. Puis, nous recrachons le tremblement de nos gouffres où la parole prend forme.
L’heure n’a rien à dire. Nos langues sont les poumons du désir.
L’eau file plus vite que la parole. Pourtant nous sommes des torrents, des cascades de ciel sur les branches figées des arbres. Pourtant nous coulons de l’ombre vers la clarté. Pourtant nous sommes des gouttes de vent sur l’horizon de nos lèvres.
Tout ce qu’il ne faut pas faire s’écoule. Nos mains restent croisées, et nous livrons bataille à notre vérité. L’épais se délaye sous l’ombre de nos pas. La vérité s’essaye comme un tricot neuf. Les manches sont toujours trop courtes.
Nos souffles s’encroûtent à la parole. Les mots racontent ce que l’esprit traduit. Un silence fracasse la pensée. Nous sommes troués. Imbus de nos fragments tamisés à la grande passoire. Les mots modèrent les sens, les infusent et les influent. Tout afflue ici à la langue prisonnière de la gorge sanguine.
Je te tiens dans la voix comme une clarté sans sommeil. Mon cœur est un bidon d’essence de lavande. Des milliers d’abeilles le butinent. Sans elles, pas de miel. Sans elles, pas de polymérisation.
Toute la clameur d’une ruche repose sur ton front.
J’entends tes ailes battre les syllabes du vent. Une douceur terrifiante s’abat sur les fentes entrouvertes de l’éparpillement. Je cligne les cils et tu m’ouvres à la transparence de la lumière.
Désir d'amour.
Dans son désir de nous confondre à lui-même, cet amour est un langage transfiguré, un désappointement surgissant des profondeurs abyssales où seule l’intuition peut nous donner accès. Il a triomphé avec emphase des rames du temps alangui. Son mouvement s’étire au fil du temps que je contemple et nos corps ne sont plus qu’un ciel siphonné par le trou noir où le regard s’est faussement immobilisé. Nos sentiments sont d’inatteignables relents de sincérité racontant la pureté des forges grondantes et des ravins embusqués derrière les étoiles. Le souvenir se meurt au contact de l’arrête tranchante de la falaise qui nous sépare. De mon torrent de braises dévalent des baisers bouillants. Le feu m’égratigne de la même manière que les rayons pointus du soleil.
Il est des jours où il faut essayer d’offrir à l’éternité une chance pour se parfaire. Le bonheur fuyant sans cesse entre nos mains doit trouver le sentier invisible qui rejoint cette île trop souvent inaccessible. Le blanc muguet pousse dans nos poitrines avant de rejoindre les parfums du monde.
Il y a des moments où l’on est infidèle à soi. Des moments où l’on n’est pas soi. Et, il me semble préférable de ne pas s’essayer à la musique lorsqu’on n’a pas l’oreille qui convient.
Je pense sur le fond de l’infini. L’absolu est à la fois ma gangrène et ma vérité. L’infini me tient dans sa parole.
C’est en parlant de ta mort que je l’humanise. Sans la verbalisation de mes sentiments, ils demeurent obscurs pour les autres comme pour moi-même.
Tu t’es détachée du jour alors que la lumière jaillissait. Et, maintenant, le saut de l’ange dessine des trèfles à cinq feuilles à l’intérieur de mon corps. Je suis démuni de parachute lorsque j’accoste les champs de blé avec une voile imaginaire. La vertu du réel, c’est de ressentir la chute comme un bloc enchaîné aux tremblements de la voix. Je ne sais plus parler avec hardiesse du quand diras-tu. Le bonheur tient debout dans l’ombre qui nous dévisage. Les clochettes s’envolent aux confins de mes rêves, et je reste là, immobile comme un tronc d’arbre qui a connu la foudre.
La joie qui me revient est celle que mains ont arrachées à l’orée de tes lèvres, un doigt en croix posé par dessus. Le frisson emmêlé à la lumière tranche la noirceur alignée sur l’infini. Et, il me faudra noyer ma peine sur l’étincelle qui réactive le feu au centre du vent hurlant le chaos où nos âmes se sont brisées. Le noir convient à toutes les couleurs. Grâce à lui, ton visage gicle de toute part. Un souffle heureux dispose de l’oubli. La perte féconde ce qui a été vaincu. L’haleine du jour est mortelle. Mais, nous butinerons à la dérive de la lune, le rond magique qui se reflète sur nos cœurs.
On s’épuise en vain à essorer les chiffons poreux de la sensation. Il y a une fatalité sombre et grumeleuse au fond de chaque existence. L’épuisement de la conquête brute et démaillée signe sa gloire dans sa défaillance. Nous sommes deux atomes décortiqués, dépouillés de tous superflus.
Notre relation est sans failles apparentes. J’en comprends mieux le goût des puits sans fond, la grimace des gestes qui creusent les visages et le sable qui coule dans nos corps de cigales hébétées.
L’altération s’épuise de l’infini, comme une berge restée sauvage s’enflamme de l’eau tendre qui conduit les ressacs de flots tempétueux. Je reviens sur mes pas pour déconstruire le rêve engendré d’écumes et de pleurs, mais les traces se sont effacées. Les stigmates du désir habitent la pensée, la poésie, et l’obsession spéculative. Il ne reste que ce goût et ce parfum d’iode qui résistent encore à l’évanouissement d’un élan somptueux. Il n’y a plus que le frémissement d’une main posée sur le pouls de l’émotion.
La revanche de la mort colle à l’offense de la vie. Ton regard incrusté à l’air respire l’eau perdue dans les racines du temps. Nos yeux confondus n’y suffiront pas. Il faudra sombrer ensemble dans la faille du désir, si nous souhaitons en savourer quelques fragments. Nous connaissons bien cet instant de contrebande de l’émotion où sous l’emprise de la peur nous sommes immobiles et statufiés comme deux tours d’ivoire.
Le colportage des mots dort dans une dimension de fuite et d’esquives. Toutes les paroles traversent cette étendue innommable que l’identité cherche à occuper. Tu es là, face à moi, dans une quête existentielle et nous scrutons, ensemble, le vide où nous nous sommes échoués. Nous fouillons la nuit à la recherche du temps escamoté dans le mouchoir de nos peines. Certains bruits se suffisent aux échos et aux apparences du miroir. D’autres, plus obstinés et plus tenaces, creusent tous les limons dans l’espoir de s’affranchir de la vérité qu’occupe le réel.
C’est un instant pas comme les autres. C’est une seconde gorgée par l’infini. J’ai trop de voix qui encombrent ma solitude, trop de visages parlent à ma place. Le fœtus de mes logorrhées s’ajoure de nouvelles paroles. Il pleut des mots entre les coutures de la voix. Tout un passé s’exclame sourdement dans les veines du silence. A mon insu, la vie déjà morte derrière la rambarde me plonge au cœur d’une récidive incontrôlable. L’écho apprivoise les sons qui me parviennent et il dégrade en même temps l’orchestre de mon intime cacophonie. Je ne m’entends plus respirer. L’évidence de ta seule voix me blesse. Et, je cherche le lieu par lequel cède l’inconnu. Je voudrais donner corps à ton cercle de chair. J’ai besoin de matérialiser la promesse. Je te sollicite par mes bavardages afin d’excaver les fantômes qui illuminent mon effroi.
Nos injonctions virtuelles réciproques nous conduisent à interpeller la foudre qui ravive la lumière six pieds sous terre. Ensemble, nous interrogeons et nous compulsons à tâtons nos vertiges et nos éboulements. Mais contrairement à ce que l’on croit, le recul et la distance ne s’accordent pas seulement au regard du temps qui passe. Il faut aussi que notre vie se soit réconciliée avec la source originelle. Parce que l’amour est une chute redressée, une victoire constamment en péril, une diète vaillante se refusant au désespoir, nous devons rendre la dépouille du noir à nos cœurs envahis des jets de flammes sigisbées.
Un blanc muguet au fond de nos gorges alanguies.
Il est des jours où il faut essayer d’offrir à l’éternité une chance pour se parfaire. Le bonheur fuyant sans cesse entre nos mains doit trouver le sentier invisible qui rejoint cette île trop souvent inaccessible. Le blanc muguet pousse dans nos poitrines avant de rejoindre les parfums du monde.
Il y a des moments où l’on est infidèle à soi. Des moments où l’on n’est pas soi. Et, il me semble préférable de ne pas s’essayer à la musique lorsqu’on n’a pas l’oreille qui convient.
Je pense sur le fond de l’infini. L’absolu est à la fois ma gangrène et ma vérité. L’infini me tient dans sa parole.
C’est en parlant de ta mort que je l’humanise. Sans la verbalisation de mes sentiments, ils demeurent obscurs pour les autres comme pour moi-même.
Tu t’es détachée du jour alors que la lumière jaillissait. Et, maintenant, le saut de l’ange dessine des trèfles à cinq feuilles à l’intérieur de mon corps. Je suis démuni de parachute lorsque j’accoste les champs de blé avec une voile imaginaire. La vertu du réel, c’est de ressentir la chute comme un bloc enchaîné aux tremblements de la voix. Je ne sais plus parler avec hardiesse du quand diras-tu. Le bonheur tient debout dans l’ombre qui nous dévisage. Les clochettes s’envolent aux confins de mes rêves, et je reste là, immobile comme un tronc d’arbre qui a connu la foudre.
La joie qui me revient est celle que mains ont arrachées à l’orée de tes lèvres, un doigt en croix posé par dessus. Le frisson emmêlé à la lumière tranche la noirceur alignée sur l’infini. Et, il me faudra noyer ma peine sur l’étincelle qui réactive le feu au centre du vent hurlant le chaos où nos âmes se sont brisées. Le noir convient à toutes les couleurs. Grâce à lui, ton visage gicle de toute part. Un souffle heureux dispose de l’oubli. La perte féconde ce qui a été vaincu. L’haleine du jour est mortelle. Mais, nous butinerons à la dérive de la lune, le rond magique qui se reflète sur nos cœurs.
Un baiser pour la brûlure.
Il y a la rondeur légère d’une lune cristalline et la blancheur volcanique de la nuit sans pilier. Je m’enfonce dans le coton de ton cœur, ce nid dépouillé de plumes où je dors comme un enfant que l’on serre contre sa poitrine. Un halo de calme ouvre sa parenthèse. L’interstice d’un rêve à rebours gribouille un alphabet abandonné au travail des fourmis qui chatouillent l’ombre dans laquelle je suis aspiré. Un geste irréfléchi essuie l’évidence. Tu as disparu entre les lèvres du silence.
Mon cœur s’enfle de ses voyages sans retours. Arrérage du sel, océan de mots, jachères du récusé, le rêve sans but a l’appétit des ogres avides de sentences atterrées. Partout, des brisures perlées s’atrophient à la gestuelle de l’air.
Toute mon existence se contracte et se relâche. C’est le Tétanos des os sans sépulture, le bal de poussières où se détrompe la mort. Elle n’a rien de comparable à un refuge éternel. Elle ôte à la nuit le repos trompeur de la conscience qui s’affirme. Elle s’enflamme d’un sommeil sans repos et elle nous déficelle des catacombes que nous avions supposées distinctes à la résonance de nos blessures.
A l’effeuillé du vacillement, nos cœurs sont mitoyens aux racines de pierre. Le temps, véritable maraudeur, nous sépare. Nous avons laissé sur le bord du sentier des témoignages gravés d’inconstances fébriles, des estampes de foudre sur des murs effondrés. Demain est sans étape, dans la traversée du jour et de la nuit, déplié comme le corps d’une jambe amputée. Hier s’est décordé, lâché au vent, derrière des rideaux de velours où s’étoffe la poussière de nos chemins.
Peut-être m’observes-tu par l’autre face, à l’extrémité de là où je suis ? Tu mesures à ta façon l’obstacle qui se dresse entre nos ruisseaux de perles et l’énorme crue des heures nauséabondes. Mais aucun éclat ne me parvient et mes frissons clapotent comme des galets plats qui ricochent au fond de ma poitrine. Des taches mauves comme d’énormes ecchymoses se sont déposées sur les bords de nos photos d’antan. La tendresse acculée au désespoir forme une onde ronde dans chaque larme. Nos radeaux en feu se sont échoués sur des rives désenchantées.
Jets de sable sur nos façades salies, épures d’ammoniaque imbibant le blanc coton de nos mots devenus de la farine grumeleuse sur les écoutilles de nos désirs. Nos souhaits sont perlés d’excrétions languissantes, inabreuvées. Je siphonne l’air autant qu’il m’est possible. J’ai le souffle saccadé et la respiration haletante. Mon amour est suspendu à nos courses dérisoires. Mais aucun marathon ne pourra nous étancher de la coulure de nos fantômes.
Vague après vague, l’étonnement s’amoncelle dans la nacelle de tes yeux. Couleur pourpre sous tes paupières, pourtant à l’écart des tisons de l’angoisse. Ta peau murmure des fables contées dans l’enfance et de ton sein coule un lait de printemps caillé. Dans mon sang s’élabore une distance qui ne sait rien de la brièveté. Mais, il est temps de dégrafer les cortèges de pudeur et de répudier les élans emphatiques gorgés de vœux inabordables.
Sous la poussière amoncelée, tu plies ta tête comme un drap au carré. Tu dévisses le cadran de l’horloge ovale où rebondit l’errance comme une balle dégonflée. Tu t’élances et tu tournoies. Tu chutes à l’horizontale et nos âmes se greffent comme des rosiers malades de chlorose, nous voilà envahis par les pucerons de l’irrationnel et de l’irréfléchi.
Une cascade de lumière s’échoue dans le buvard de nos herbes mortes et tu te déverses comme un torrent en crue. Les corbeaux n’ont plus de corps et nous ressemblent. Ils survolent le vertige qui s’engouffre dans nos coeurs serrés de mailles étroites. L’attente se filtre maintenant comme une odorante infusion de thym. Nous émergerons plus loin dans le cambouis de nos sources fluettes. Nous accouplerons nos effervescences restées intactes. Puis, nous fermerons les yeux comme des coquilles de noix et, tranquilles, nous capturerons les discrètes lueurs qui s’étirent du corps au sortir du sommeil.
A présent, nous nous effeuillons de nos misères abandonnées aux rivières du souvenir. Elles se détachent et tombent comme des particules de peaux mortes. Nous avons si longuement habité nos résurgences comme des moinillons occupent leur nid. Nous sommes estourbis au taraud de nos fuselages. Nos épidermes s’attardent dans l’ardeur douce des somnolences duveteuses. Il faut le reconnaître, nous sommes démantelés comme un alexandrin de fortune au cœur d’une poésie en chantier. Ici, tu l’entends, j’en suis sûr, un ersatz grossier s’échappe de nos ventres ébréchés. Une pure bouffée blanche s’évade de nos circonvolutions et nous sommes aspirés dans une spirale de braise. Nous habitons l’apostrophe et nos voix sont couchées sur un buvard.
La désespérance est un soldat au combat. Il fracasse nos rêves dans la soudaineté de l’éveil. Seul l’inouï défroque les morsures du quotidien en des chairs d’émerveillement.
Tes jardins d’ouates filandreuses regorgent d’ingénues méticulosités que j’affectionne. C’est le secret plissé de nos refuges avec lesquels nous entretenons un dialogue inaudible. Tous ces mots que l’on n’entend pas demeurent des charabias incongrus dans les foins sans cesse renouvelés, réitérés et corrigés par nos désirs inépuisables. Nous ignorons tout de l’amour qui renaît de ses cendres. Sa grandeur est notre impuissance. Nos expériences s’émeuvent, nos sentiments s’écornent mais nous restons défaits et dénudés face à ce qui nous parait une adversité rugueuse, grenue.
Cet amour nous a conduits à l’évincement par la contrainte. Il nous a éloignés de nos échos et de nos calques. Tout ton souffle prend corps dans mes veines pour y faire naître un sourire discret au fond de ma chair effondrée. Tant il est vrai qu’à rechercher l’ivresse, il faudra nous saouler à la terre qui nous a donné le jour. Notre berceau de tendresse est arrimé aux racines du temps. Nous sommes des élastiques, des cordons de gomme et nous nous étirons jusqu’à la dislocation, jusqu’au point de rupture.
J’écris ici comme on pose un instant de réalité insaisissable. Tout est présent dans ma pensée, mais ce qui voit le jour est déformé. Tout s’étreint en un instant. La nature même de mon sentiment est absorbée sans que je ne puisse intercéder. Et dans ce défilé de mots, j’affaiblis ma volonté en persévérant à refuser le vide de la séparation. Comment parler de concision ? Rien n’est condensé. Rien n’est vraiment concentré comme on le croit. J’en suis réduit à m’engourdir d’hypothèses par lesquelles je m’éparpille.
Cependant, écrire est essentiel pour délivrer les nœuds de l’obscurité. Tu as semé en moi la vigueur d’une rose et toute la rosée de ton cœur m’est précieuse. L’écriture pourrait être une avalanche d’humeurs, d’émotions, de vestiges inhumés. Mais chaque fois, la revendication m’échappe. Elle m’égare. Ecrire me secoue, me ballote, m’empoigne. Je crois me désencombrer de quelque chose de fort, d’insidieux ou d’avarié et je m’abreuve seulement aux tourbillons qui me traversent comme des flammes en tutu, des danseuses bucoliques aux ballerines légères volant à la rencontre de mes brisures.
Par moments, la petite lampe frontale s’éteint, m’obligeant à continuer le chemin à l’aveugle. Mes friches se mélangent alors aux tiennes et je crois détenir la corde qui nous attache. L’illusion est si parfaite qu’il m’arrive de ne plus savoir qui je suis, où je suis, ni ce que je deviens. Mais, je persiste, je m’entête et je me révolte. Tous les chemins qui me permettent de te ressentir dans la proximité de mon recueillement sont d’une nécessité plus forte que mon entendement.
Je t’attends sans plus savoir qui viendra, est-ce le noir brouillon de mes émotions ou bien la frêle silhouette de la complicité ? J’aiguise les ombres et je hache la transparence coutumière. Mais rien n’y fait. Je suis seul, étendu sur la pierre où le battement de mon cœur résonne. Sur les chemins taillés dans la colline, les pins épluchés par le Mistral chantent en cœur un épisode du Temps des secrets de Marcel Pagnol.
Entre deux branches de thym, les remous d’autrefois improvisent la signifiance d’un visage qui traverse le temps. Me voilà assis sur la demi-teinte de l’aube. Je suis comme un paria jeté par-dessus la rambarde de l’audace. Après l’orage, c’est pour moi l'impossible retour de l'innocence crevée sous la plume d’un oracle. Un flocon se brise dans l’onde fluctuante du pêcheur qui dessale. Ici, les voix n’ont plus de messages pour la raison et les saisons tombent leur masque de couleurs. Je salive du rêve, je décoquille le souvenir.
Un peu de ta vigueur s’écoule sur le squelette de notre arc-en-ciel. J’aime quand les mots s’accordent à l’émotion dont la source s’épand du ruisseau de montagne à l’herbe de la plaine. Non, ce n’est pas l’amour qui projette ses élixirs sur la fêlure du monde. Les phrases naissent dans la chair, elles ont traversé l’alphabet de la pierre noire où s’ajoure le sang sorti du muscle de vie. Reste une écharpe rouge pour le songe doux, une brindille pour le feu, un baiser pour la brûlure. Quand le vent cesse, l’air continue d’arroser la terre jusqu’à la mer dans son ébullition de bleu. Je t’écris dans le silence démesuré de la feuille vierge et la page me cogne les yeux. Le papier bredouille l’émotion. Quand l’encre se met à parler, je ne suis plus tout à fait seul. Quelque chose m’accompagne et se promène dans la sombre étendue qui gonfle mes paupières. L’œil est sous le sabot troué.
Je voudrais pouvoir m’immiscer un instant dans l’espace de la mort pour arracher à sa valise tout le chagrin d’une solitude amère. Pour mon cœur, l’absence ressemble à une aumône inguérissable. Tout l’or du monde s’épuise dans tes yeux. L’espoir ne s’écrit pas. L’amour s’accorde avec la chair déterminée.
Faut-il croire ces feuilles à demi mortes jonchant la route encombrée du langage commun et pourtant inadapté ? L’encre colle à ma poitrine comme une émotion chargée d’aversions purulentes. De gros furoncles remontent à la surface.
La mort, dit-on, arrête les pendules mais l’horloge continue à rythmer le présent. Vois, combien je meurs à mon tour de ne pas savoir oublier. Combien de temps faudra-t-il avant que la peinture ne sèche ? Combien de ronces offriront des mûres ? Comment se démêle cette bouillie qui se mélange à ma voix ?
Je voudrais rompre avec l’ambivalence des heures moites malgré le souffle gelé. Il m’importe d’apaiser la blessure et de la sauver par des petits moments de joie trépidante. Mais rien n’est jamais acquis et il faut faire avec les ressources du jour. L’acte nous change, il nous accrédite et nous lessive pareillement. Il est primordial de réhabiliter l’autre qui est en soi. Dans le regard de l’autre, on s’affranchit de la reconnaissance qui nous est retournée. On se remanie, on se disculpe, on redevient sensible au premier instant. Tu vois, encore une fois, je crois que marcher vers toi c’est aussi aller à l’école de la vie. C’est apprendre à démissionner de ce qu’on pense de soi et des autres pour convenir de sa propre identité. C’est aussi, apprendre à se détacher de l’objectif recherché avec obstination. Il nous faut apprendre à ouvrir des chemins neufs sans nous soucier de l’aboutissement des premiers pas. Et puis, n’est-t-il pas essentiel d’accueillir avec tolérance le passé redevenu un présent immédiat ? Ne faut-il pas lui accorder le pardon chaleureux nécessaire pour briser le mépris de nous-mêmes ?
Bric-à-brac d’inaudibles lueurs. Le volume de la voix réside dans l’imprononçable calcul de la chair. Il faut décortiquer le ventre des mots déposés puis suspendus dans l’air pour improviser de nouvelles phrases. Des dailles, des enclumes et des étaux, tout un appareillage frugal s’anime pour construire des parenthèses. Ce qui ne s’entend pas claque la porte. L’indicible se ratatine sous la langue et des milliers de grumeaux étouffent un peu la respiration. Mon rêve se heurte à la poésie molle des jours sans stupéfaction. Si tu étais physiquement là, emboîtée à la buée du jour, le silence porterait à lui seul l’envergure du ciel raffermi par le scintillement des astres inatteignables. Au lieu de cela, mes lèvres se butent et se culbutent sur la paroi muette du désir inconcevable. Il n’y a rien à dire. Rien à prévoir. L’absence officie comme un alcool frelaté. Le calice de nos conjurations anciennes déborde et c’est le vide qui boit nos démesures. Il n’y a plus rien. Tout est dissipé, tout est ventilé sur d’autres lieux provisoires. J’ai tout de même la ferme certitude de te tenir dans ma main. J’ai la conviction que tu demeures vraie au-delà de la transparence. J’ai deux mains lissent par lesquelles tu glisses comme une flamme communiant son effervescence.
Mon corps a connu l’ablation et la coupure, il sait la pensée volatile et le grain de l’air insupportable par moment. La dichotomie insensée de la parole et du verbe me charrie comme un sac de sable en plein désert. Chaque phrase n’est finalement qu’une défragmentation insoluble de mon cœur. Je te tiens et te retiens comme une fuite incompressible. Tu voyages en dehors des courants immobiles. Ta mort n’est rien comparée à la dimension que tu occupes désormais dans la salive de mes gestes. Le néant n’a pas prévu d’escales prometteuses. Le contre-jour sait la proximité de la nuit qui le touche. Elle témoignera sans doute mieux que toutes les prières dures restées en chapelets au fond de ma gorge. Le temps est ingrat. Les heures envolées emportent avec elles l’attente sur laquelle nous n’avons pas de prise. Je t’ai longtemps attendue. Je ne t’attends plus. Je t’avais perdue dans les dédales de ma propre turbulence. Je t’ai retrouvée lorsque j’ai pu mettre un nom sur ma vie. L’amour n’a pas de trace. Il y a tout autour de nous une fragrance de thym et cela suffit à ce que la colline de notre enfance s’érige sous ma peau.
Regard contre regard, un pont suspend son ossature à l’orée du bleu. Bleu comme la poudre verdâtre de la brume. Bleu comme l’écho tournoie dans le murmure des lignes.
Depuis que j’ai frôlé la mort, je vis par procuration. Je me dissocie volontiers de l’acte. Je l’accompagne. Ma vie exécute son mandat et je lui en suis gré. Je suis tout entier dans l’ego. Si fortement, que je suppose n’être que la sauvegarde de moi-même.
Sur le long chemin qui s’annonce, mes pieds effleurent le sol. Je suis une étape. J’habite le port de mes craintes et de mes frayeurs. La contrainte use les gonds. La porte grince et ne ferme plus. L’air s’en va rejoindre la lumière. L’angoisse s’est enrhumée. L’éternuement est providentiel lorsqu’il délivre la goulée de fer restée dans la voix. Pourtant, l’infini sera toujours plus proche de ta voix et d’un rêve de fourmi que de la multitude des passions humaines perdues dans des nuées égotiques. Rien ne se termine. Même lorsque le prolongement n’a pas le visage de la continuité. L’inertie meurtrière a chuté dans la cascade qui m’emporte prés de toi. La tendresse ajoute à la clarté de l’aube une fine lueur de bleu. Le ciel n’en est que plus grand.
Ma liberté engage ma fidélité. Merveilleuse liberté, celle que l'on choisit sans véritablement estimer la vaillance tant elle nous dépasse. Une cordée d'amour rayonne dans l'empoignade des coeurs.
L'oeil sous le sabot troué.
Je t’attends sans plus savoir qui viendra, est-ce le noir brouillon de mes émotions ou bien la frêle silhouette de la complicité ? J’aiguise les ombres et je hache la transparence coutumière, mais rien n’y fait. Je suis seul, étendu sur la pierre où le battement de mon cœur résonne. Sur les chemins taillés dans la colline, les pins épluchés par le Mistral chantent en cœur un épisode du « temps des secrets » de Marcel Pagnol.
Entre deux branches de thym, les remous d’autrefois improvisent la signifiance d’un visage qui traverse le temps. Me voilà assis sur la demie teinte de l’aube. Je suis comme un paria jeté par-dessus la rambarde de l’audace. Après l’orage, c’est pour moi l'impossible retour de l'innocence crevée sous la plume d’un oracle. Un flocon se brise dans l’onde fluctuante du pêcheur qui dessale. Ici, les voix n’ont plus de messages pour la raison et les saisons tombent leur masque de couleurs. Je salive du rêve, je décoquille le souvenir.
Un peu de ta vigueur s’écoule sur le squelette de notre arc-en-ciel. J’aime quand les mots s’accordent à l’émotion dont la source s’épand du ruisseau de montagne à l’herbe de la plaine. Non, ce n’est pas l’amour qui projette ses élixirs sur la fêlure du monde. Les phrases naissent dans la chair, elles ont traversé l’alphabet de la pierre noire où s’ajoure le sang sorti du muscle de vie. Reste une écharpe rouge pour le songe doux, une brindille pour le feu, un baiser pour la brûlure. Quand le vent cesse, l’air continue d’arroser la terre jusqu’à la mer dans son ébullition de bleu. Je t’écris dans le silence démesuré de la feuille vierge et la page me cogne les yeux. Le papier bredouille l’émotion. Quand l’encre se met à parler, je ne suis plus tout à fait seul. Quelque chose m’accompagne et se promène dans la sombre étendue qui gonfle mes paupières. L’œil est sous le sabot troué.
Bientôt l'espoir des lustres et des lumières.
Le superficiel a longuement flotté comme une buée nostalgique rappelant les sourires qui camouflaient nos misères. Le mot dans son tragique refuge s’était assimilé au silence des fissures du ciel, il ouvrait ton sommeil puis franchissait tes paupières pour y blottir la suspension comme une guirlande sans attache. Tout flottait comme un drap que le vent emporte dans sa valse.
D’opiniâtres buées se cueillent au moletage de la langue où ton cœur pandouille comme un linge tiré de son placard. L’écriture abolit l’espace maîtrisé. Il n’y a rien de vrai dans les mots. Tout est vrai par le mot. Petit véhicule des pensées et des sentis, il œuvre à témoigner de ma langue intérieure. Il signifie partiellement, j’en conviens, et souvent maladroitement ce que je voudrais te dire. C’est un outil qui me tombe des bras. Le vocabulaire et ses milliers de graines me dépassent. Je ne le maîtrise pas. Les mots me portent et me conduisent au retour vers moi-même. Ils m’obligent à l’errance, à l’exil, au nomadisme perpétuel. Je ne m’interprète bien que de loin. Et encore.
Ici, il faut se tenir à jour de soi-même. Parce que l’espace est un choix.
Le destin besogneux se rassure des blés durs, des orges et des avoines prêtent à la récolte. Rien ni personne ne pourra nous distiller au temps fleuri par ailleurs et il serait trop cassant de nous réduire à ses cueillettes. Nous avons magnifié nos cœurs à l’épure de la pierre à feu. Le manque et la restriction nous ont dilatés dans une nuit profonde où nous avons rendez-vous. Recroquevillés, nous devenons peu à peu un noyau. Un tubercule, un réservoir de saillies bouffonnes impatientes de leur retraitement et de leur reconversion.
A babiller sa nostalgie au dévidoir de tartre, un bruit de catacombe secoue la torpeur du vague à l’âme qui s’écoule. Il devient impératif de désapprendre les ovulations et les germinations tourmentées.
Ecoute ! Ou plutôt : entends-tu ? Des aiguilles muettes labourent les cycles tempétueux. Je m’extirpe difficilement des relents d’amour qui enfument ma conscience. Ils accomplissent des navettes artificielles entre nos existences corporelles et notre embrassade affectueuse.
Devant nous, tout est à construire et laisse croire à une grande liberté de faire. Mais les mots ne sauront pas dire le parcours qui s’ouvre.
Je me penche vers toi qui es inscrite dans mes songes et rien ne peut estourbir davantage.
Bientôt l’espoir des lustres et des lumières, des grappes innombrables de lampes grillées, tout un feu d’artifices illuminant ton absence. Oui, j’ai rallumé tous les couloirs où les murs conservent ton odeur. Je te cherche, les paupières closes. Ton parfum me guide mieux qu’une bougie. Il y aura forcément un moment où la nuit courageuse couvrira notre repli défectueux et bancal. Alors, j’outrepasserai les rayons du vide où le temps se désintègre. Et, nous nous reconnaîtrons parmi toutes les ombres fantomatiques qui titubent dans la saturation de nos pertes. Je t’associe à ma ligne chaotique fossilisée dans la turbulence des périodes glaciaires. Les souvenirs que tu m’as laissés crapotent comme des nuages de réminiscences enroulées aux fumées du givre que le soleil fait fondre. J’entends la collision des étages de glace qui dégringolent depuis notre enfance. Des tas d’oiseaux s’échappent par les fenêtres restées ouvertes. Tous les passants s’en sont allés. Ils vont et viennent comme une haute marée lunaire. Il ne reste dans la permanence que le chant des corbeaux entourant la clarté dépouillée de sa fine couche de transparence.
Des mots natifs souffrent d’Alzheimer et ne savent plus claironner la chamade heureuse des jours disparus. Ils ont oublié. Tout se décale, se déporte. Des heures douces viennent cogner à des images perdues. Un capharnaüm chante du Barbara. Rappelle-toi, nous sommes installés dans notre chambre d’adolescents, un de ces après-midi de vacances scolaires où, étendus sur le lit, nous l’écoutions à tue-tête dans une boucle sans fin. Et puis, le port de Sète a perdu ses yeux, il a débouté ses jeux. Au gré de ces combats nautiques, les lances flottent puis sombrent dans le chenal comme je trébuche à ces retours de mélodies séraphiques. Les mouettes font des joutes avec le soleil couchant. J’ai l’impression que je suis à nouveau contaminé de ces petites tâches d’Aigle Noir au milieu de la figure.
Je n’attends plus rien. Le printemps est nu. Je n’éprouve pas pour autant un sentiment de résignation, bien au contraire. Je rythme mes pas à l’allure des rêves émancipateurs. Je vais me promener dans l’aube émergeante pour y cueillir l’écume de tes ombres. Le noir pleure son destin d’ébène et mon cœur brisé marche sur le silence comme une pantoufle de plume.
Ta main tombe dans la mienne. Il est l’heure de souper et ce soir encore nous mangerons nos langues. Des gorges se sont pendues et le silence fredonne une comptine comme une mère qui rassure. Nous parlerons le patois de nos ventres. Une voix somnambule est restée en exil. L’existence borgne se laisse aller. Le temps écoulé tricote en vain ses filets de véhémence. Tout semble calme comme après un naufrage nocturne fatigué par d’immenses vagues enroulées sous le drap rêche d’une éternité éphémère et bucolique. Bientôt, la patience divisera l’horizon en plusieurs lames de feu.
Quelques bruits anciens, inattendus, se profilent derrière le paravent de tes cendres. Je suis froid et étranger comme une tombe. Tes funérailles gorgent de fumée blanche la parole restante.
Quels sont ces mots qui se cambrent sur mes lèvres ? Rets amincis, drailles inégales, effondrements des mémoires trop chargées et trop lourdes. Ta balafre atavique, native, est comme un ara déplumé de couleurs, comme un ion éclaté, comme un rêve évaporé, comme un sac semé de mots et d’écoles de tous âges. Des becs crochus cognent au sommet de mon crâne.
L’imaginaire a la nostalgie du silence des étoiles et nos cœurs sont cagoulés des parasites velus. L’éternuement d’une araignée se suffit à lui-même. Parfois le souffle toque sur des cloches qui rendent sourd.
Il y a un autre monde en dehors de nos têtes brûlées. Une flamme roborative du cordon humain lèche l’absence de son lait d’oubli.
Il y a une langue commune sculptée dans le rocher où la pluie n’efface que la surface.
C’est entendu ! Nous redevenons un buisson après l’orage.
Qui t’observe hormis le miroir silencieux de l’étendue où ta figure se disperse ? Ici, il n’y a que le vide châtiment des lumières entre les branches. Ici, dorment les eaux déchues d’oxygène.
La torsion du nombril fait grand bruit sur les vitres embuées par les cloques d’eau qui se dissipent dans l’atmosphère. Une poudre triste, noyée dans le vent, revendique l’exil muet des cyprès qui bordent nos enfances. Le Mistral débridé des nuées de douceurs anciennes colporte l’exigence journalière du fruit hurlant aux branches : mûrir ou crever. L’amour s’est perdu dans chaque bourgeon. C’est l’heure où les regards se croisent pour nous dire l’inclinaison coincée entre nos lèvres. Il faut ouvrir la porte à la pierre qui cogne depuis l’intérieur de nos calendriers poussiéreux. Dans les ténèbres, prés des fourneaux, une pie jacasse sous mes paupières. Un cerceau de fumée que rien n’efface roule au-dessus de nos bras tendus.

