DY106S0930_1354872425Louis, mon petit fils, le petit dernier, sourit sur la page. Ses yeux portent la lumière que j’avais perdue sous la poitrine du désespoir. Le dernier grain d’amour craque et se disloque, une page nouvelle vient de naître. Tout recommence, et je suis perdu. Qui pourrais-je être plus loin que moi-même ?

Plus je t’aime, moins j’ai le cœur lourd, et plus le monde devient un jardin fréquentable.

Entre hier et maintenant, qu’ai-je oublié ? Demain, je retournerai sur le chemin qui mène à la colline. La tristesse démuselée, j’irai comme en procession tarir la tombe des jours anciens. L’amour me prête ses lumières, il éclaire les prières qu’il suscite. Les étoiles que j’abrite n’ont pas besoin d’autres ciels.

Plus l’enfance s’éloigne, moins je résiste au temps, et plus mon cœur s’essore comme une vieille chemise après l’orage. Je suis dépourvu d’épilogue, nous sommes un rendez-vous constant.

Une vague de fragilité passe, elle emporte avec elle l’angoisse qui me tiraille. Mon ignorance est marquée de toutes parts par le sceau des vertus et l’empreinte d’une éducation perforée de questionnement. Pourquoi faire ceci plutôt que cela ? Pourquoi mon cœur ne doit-il pas éclairer mes pas en toutes circonstances ? Toujours cette impression lascive d’être bâillonné à l’intérieur d’un moule de convenances, et qu’il existe un devoir à ne pas franchir certaines frontières.

« Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l'heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture. »      - Léo Ferré, Il n’y a plus rien.

Je suis glacé, je suis tout à la fois le geôlier et le prisonnier de la misère. Les grilles de fer sont tombées et j’occupe dix mètres carrés de liberté. Je te vois derrière les barreaux, tu es là, jouvencelle comme une truite qui remonte la ravine insensée de l’infranchissable frontière du temps. Tu es sauvage comme une fleur intouchable par la main de l’homme. Tu rayonnes dans le désordre des choses établies. Tes lèvres sont les scaphandres des mots retenus dans la mort. Elles conservent indéfiniment le silence du jour où se cache la nuit. 

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©