L’espoir, dans sa robe décousue, n’advient qu’après la culbute des ombres. Il lui faut évacuer toutes les bourres de crasses spongieuses et tous les duvets sales amassés dans la brouette d’amertume.   

Tu as préféré la haute voltige dans sa forme la plus désespérée et la plus crispée. L’acte définitif enfante des murmures étalés sur les buées inhalées. Je me suis saoulé à petites gorgées, j’ai recousu l’empreinte de nos souffles et je l’ai recouvert du châle d’amour que je te tends par-delà les rideaux frustrés.

Tu as rejoint les paradoxes, l’aliénation du non-être dans ses apparences accolées au vivant qui bouscule, au vivant qui transgresse. Tu es parvenue à cette démesure qui se reflète sur des cadrans déréglés et obsolètes. Désormais, tu veilles par-dessus les ramures du ciel illuminé comme un phare invraisemblable posé sur le chaos.

La vie comme le vent, c’est le mastic des heures mouillées. La nuit qui s’éclaire dans le balbutiement des souffles inédits, c’est le dérisoire qui devient extravagant. Il y a dans la force de la mort tous les regards restés coincés entre les rives. Nous deux, nous sommes le cadeau hors norme forçant la légitimité de l’être. L’amour

Criblé de balles à blanc, nous étions les victimes consentantes des baisers qui s’envolent. Une colombe éternelle plane sur nos cœurs. Le vent acquiesce au calme qui le suit. Le vent n’attend qu’un signe pour ôter le désespoir du monde. La terre aime le soleil, la terre aime le vent. 

Le travail du vent jusqu’à nous. 

Presque rien, et pourtant quelque chose se régule à l’intérieur de moi sans que je sois complice à ce mouvement. Mon amour est une bergère qui grimpe la colline. Une fleur promène sur les sentiers sauvages sillonnant l’exquise broussaille piquante qui se profile à perte de vue. Sur mes lèvres, ton parfum est une saison lavandière. Je mâchonne une tige douce comme une tétine.  

Ma plaie incontinente s’écoule sur les pentes solitaires. Une cicatrice traverse la montagne. J’ai vu mourir tant de choses animées qu’à cette heure avancée je ne distingue plus le jour qui se cache dans les ombres. Je suis un peu de cette eau retirée à la pluie. Devant moi, des moutons broutent l’arpent sucré et je ne vois qu’une couverture de laine blanche. J’ai chaud et j’ai froid en même temps. Sous mes paupières, tu passes et tu repasses avec ton chapeau de paille. Et, mes yeux frictionnés par tes allées et venues s’enflamment comme une mèche allaitée par la mémoire brûlante. Peu à peu, nos fronts disparaissent dans les foudres, les boulines du jour agrémentent déjà demain.

Le souffle de la lumière retentit au-dessus de nos figures. Je te cherche là où tu n’es plus. Je repère ton visage en forme de citron couché sur l’écho tremblant de la paille. Tout le jaune, vois-tu, est une liqueur qui s’arrache au trop plein. Il ajoure les sols habités. Il débride les regards, il scrute la face de l’eau debout dans l’éternité.

D’abord corseté par des conservatismes et des lâchetés acculant l’émotion à l’immobilisme, nous avons discuté dans la morosité de l’ennui. Mais après nos lugubres prières, tout est redevenu comme au premier jour. Un morceau d’amour tombé sur nos cœurs en jachère a élagué l’axe des terres fragiles. Au loin, dans la clarté essartée, une foulée de tendresse goguenarde a sauté l’air et nous existons à nouveau dans l’étincelle qui parle de nous.

Nous nous sommes embronchés à l’écosystème de nos humeurs parturientes. Parfois, le vide lié à ton départ mâchonne l’inhabité dans un murmure incolore. Mais nous arrêterons là notre prospection tout azimut pour ne pas vexer l’étendue qui ne nous a pas connus. 

Tout revient toujours par le cœur. Chemins de boucles, chemins de rondes, la lumière se cache dans la nuit et les lueurs séparées aèrent les êtres les uns des autres sans jamais rompre les ombres distendues qui les raccordent. 

Maintenant, la terre est comblée, elle parle aux feuilles jaunies, elle s’incruste à l’automne pour ouvrir l’hiver. L’été s’étend sur une litière défaite des nœuds d’herbes vertes. La terre comble toutes les lacunes du ciel. L’heure est gravement mélodieuse mais l’ajour assèche les débordements. Et désormais nos cœurs traversent sans brûlure l’emplacement du soleil.

Un pied puis l’autre, la vie s’avance, la vie court, la vie s’espace. Elle ne sait occuper les terrains vagues autrement que par la rencontre des êtres. Elle ne sait rien de l’aventure qui la happe comme une spirale habile. Elle grimpe, roule, tourne, vire, dégringole du vent qui la porte. Son histoire est coincée entre les branches de la mémoire nourricière.

Planté entre la vie et la mort, le présent se conjugue dans la récurrence des actes qui le compromettent. Il n’a d’autre alternative que celle de s’essuyer à la torture d’un temps enseveli où le verbe est intemporel et lacunaire.

Sur ce mur de sang séché, une craintive orbevoie* s’implante dans le renouveau comme une fraîche délivrance. Il faudra retrouver au fond de soi ce qui n’est ni raison, ni pensées, ni spécificités, ni certitude. * Orbevoie : Fenêtre ou arcade simulée dans un mur, sur un meuble.

Il y a un fil de verre dans la mince épaisseur de l’air où se rétracte l’ombre de ta silhouette. Nous sommes intégralement étalés sur toute la surface de l’univers. L’oubli aux poignets, nous traversons le feu avant que demain ne soit plus qu’une paille sèche. Sans plus attendre, nous brodons l’intervalle où nous sommes blottis comme des œufs dans un nid douillet.  

Mystère de l’écriture, se relire est souvent pénible. Je ne retrouve pas dans mes pénates ce que je voulais exprimer. Les phrases sont lourdes, trop lourdes. Elles grossissent jusqu’à la nausée ce que je souhaite te raconter simplement. 

Je modifie la réalité et elle me change à son tour. Je filtre et j’écume l’émotion retentissante. Tout dévale face à moi avant de m’irradier d’une mélancolie gluante. La présence simulée a brisé le miroir posé sur le jour pour voir au-delà. La glace a fondu. Le verre froid a rejoint la terre. L’eau figée s’en est allée. Nos vies coulent à présent comme des fontaines où les cigales viennent se désaltérer. Pourtant, j’éprouve cette sensation de grumeau, de pâté d’encre à chacune de mes relectures. Tout est rempli par le bruit du sang, l’afflux du brouillard se mélange à la poussière. Nos vies s’entrecoupent comme des lignes droites. Tout est un dialecte éolien, un aède comprimé sur l’autre face du ravin. Je me retrouve sur un intervalle secondaire où se dissèquent les souvenirs. Je déchiffre à contre-jour l’espace qui s’éteint. Ecrire saigne les plaies. Les croûtes se dénouent. Plus jeune, l’écriture connaissait la marée sensuelle qui emporte vers les courants tumultueux. A présent de nouvelles images soulèvent plus haut que la matière brute. La vie est plus élevée que le vivant. Je n’arrive pas à éclaircir le trait du langage sans projeter les mots sur le mur de feu qu’il y a entre le soleil et la lumière.    

Je tombe à la renverse, je me relève. La neige est réprimée par la chaleur évacuée par ma bouche. Ma peau est trop chaude et mon cœur trop fiévreux. Les mots et les phrases sont des impostures qui ne remplaceront jamais la densité édifiante d’un baiser soufflé de la main.

L’écriture continue sa marche acérée mais l’insaisissable demeure. Nous avons retourné la terre comme une charrue écorche la surface plane des matières durcies, et les oiseaux sont venus picorer nos sillons ouverts. Le soleil résonne encore de nos pas informulés. L’amour a retiré son épingle brûlante pour la fixer à l’intérieur de nos fronts. Nous avons les rides de nos de racines, des visages pliés par l’affût des souffles. La vie morte s’est cachée sur le seuil de la porte.                                                     

Il faut faire cesser les heurts, les torgnoles, les rossées, les coups d’épée dans l’eau, les coups de poings déformant l’échine, les coups de reins que la semence éjacule sur l’étreinte conditionnée par sa propre ferveur névralgique. Il est temps d’ouvrir les cages, de desserrer le minuscule des lèvres encore écluses et d’intercepter le rire endormi qui bivouaque dans notre jardin. 

L’existence servile se brasse outrageusement sous nos paupières. Nous mélangeons nos sangs à la texture du monde. Nous nous envahissons à l’écorchure de nos êtres. Nous devenons un vieux tango où se frottent les pas appliqués à la cadence. Nous marchons sur des paroles qui nous équarrissent. Une musique douce pleure les fêtes dépitées loin derrière. La mort est aussi solide que ce roc où, enfants, nous avions inscrit nos initiales. Elle ne cèdera pas, elle ne s’effacera pas. La mémoire se cherche dans le royaume des morts. La solitude signe sur l’air tout ce qu’elle a d’inacceptable. 

Avec le temps, les coups sont devenus des orbes dépeuplés. Pour espérer te rejoindre, je reviens de l’escarpement de nos premières syllabes. Celles qui semblaient un cri jaillissant de l’alphabet morse. A présent, il faut se livrer nu, désencombré des trajets collectifs où se résume le monde. Il n’est plus temps d’effeuiller les fagots de notre amour. De toute façon, nous émargerons de ce fragment de gravier resté dans notre cœur. C’est une poussière chargée des diamants de la terre. Et puis, nous nous retrouverons toujours dans la tendresse recluse. Nous revisiterons à loisir les ombres de nos feux anciens.

Peu à peu, nos rages sont mordues par d’autres rages et la révolte flétrie comme une pierre sans eau. J’habite le repère où tes lèvres balbutient une poésie pour les vignes et les foins coupés. Elle clapote dans l’épaisseur des jours ténébreux. Je te rattrape là où tout s’interrompt.  

Je me découvre dans l’écriture malgré le renoncement qu’elle semble traduire. Mon soupir est une croche valant deux blanches. L’absence crée un espace dédoublé, un temps rythmé par les calanques buvant la mer.

Tout s’accomplit dans cette partition aphone où rien vraiment ne nous chasse des portées invisibles. C’est un requiem, une triste musique accompagnant un faux repos. Il n’y a nul répit à l’amour. Les yeux brillants durent l’éternité. 

Paradoxe organique, j’ai la vue dessillée et le regard incolore. La chair est résolument trop nue et bien trop tendre pour accomplir ce labeur invariablement assigné à l’exil de toutes les symphonies de soi. Le passé va trop vite, pourtant il ne s’agit plus de reculer. Que fais-je ici ? Ne serais-je pas mieux là-bas, sur le toit du monde ? 

Nous voilà maintenant rabotés et lustrés comme de vieilles planches rafraîchies. Nos mains imbibées d’huile d’amande sont des copeaux de bois nostalgiques. De la sciure sombre tombe de nos bouches. Des granulés secs remplissent les caniveaux avant de se dissoudre comme un langage écumé. Nos voix sont des ruts enroués par les larves dévorant la parole. Et nos haleines promènent sur un vieux parquet qui craque à chacun de nos pas.  

Il n’est plus question de séparer les extrêmes. Jours et nuits s’imbriquent. Chacun des points opposés reflète la dissidence possible. Sous l’emprise d’un déchirement, la boussole du cœur vire à cent quatre-vingt degrés. La rébellion est sous-jacente à la tristesse. Tu es restée incrustée au sang séché. Durablement dans la croûte du papier sur lequel je t’écris.  

L’attente est un trampoline. C’est la chambre noire des ressorts d’acier préludant les acrobaties les plus folles et les plus surprenantes. C’est le lieu commun où viennent rebondir d’un même élan le mouvement d’une rupture et celui d’un avènement.

Le chantier est vivant. Quelques chuchotements caverneux frappent les trois coups avant que le rideau ne se lève. Nos théâtres réfléchissent des dimensions jusqu’à lors inconnues. Il n’y a pas de trêve pour les blessures. L’encre et les ombres comme au premier instant seront noires.

La certitude doute. L’émotion recherche la clarté des aubes tendres. La lumière grince comme un charnier de rêves rouillés. Elle frissonne de naissances possibles. Les chagrins et les rires dansent sur le même socle. Là où tout est perdu, là où inconsciemment tout se retrouve. Le vent s’explique avec le néant et il déblaie les ruines. Il dérape et se dessaisit des mots qui entourent la foudre consumée. Support au sol et à la terre, nos âmes patinent comme des roues de feu sur la glace. Nos langues sont à genoux, elles s’articulent avec les failles de notre parcours et s’imbibent au désastre. Les mots qui n’ont pas connu le précipice et le renversement rouvrent les plaines vertes aux chants des libellules.

Nous sommes gangrenés de cette fraternité complice où l’irréel triomphe des pointillés que forment les frontières de nos enlacements. Un collier de bourgeons reste perché au-dessus des paroles qui n’auront pas connu la vérité de l’instant. L’amas de feuilles mortes ne brûle pas, ne disparaît pas. La rose piquante des sables de l’exil trône sur la dune que nous avons franchie. Ici, étalés sur la table, on retrouve tous les bouquets d’enfances juteuses. Partout des framboises écrasées, des fruits rouge vermillon et du grenat sauvage. 

Nous sommes des veilleurs. Rarement des phares. Nous incarnons les veilles singulières déposées sous le fronton d’un avenir inguérissable. Le futur débitera l’insuccès des heures mortes et une lueur lointaine éclairera les baies poudreuses. A présent, la poussière profonde fraîchit. La lumière qui nous effleure a été arrachée au feu enveloppé dans nos souffles.  

De temps en temps, une poutre tombe des étoiles, un pilier d’étincelles éclatantes chute sur ma voix et sur mon écriture. L’air dilué dans la fuite des expressions est irradié par les relents fumants de la tombe à souvenirs. Je connais l’éclatement de mes fondations devenues une multitude de parasites. Nous sommes là, c’est sûr. Nous sommes là, terriblement à la périphérie de nos chutes que nous transportons comme d’incompressibles sutures. Nous sommes partout d’une même existence, locataires hasardeux d’une peau traversée par les gouttes du vide. L’irréductible néant complote comme une apocalypse machiavélique marchant sur le chemin de la confrontation des bonheurs légers et des effrois purulents de gaz mortifères.

Nos matières transformées, mais indéfectibles, savent toute la durée qui échappe aux temps. Clairsemées d’ombrelles légères, elles persistent, elles cahotent, elles bourrasquent, sans jamais ébrécher le cristal qui nous suit comme une ombre blanche. L’absence se déshabille au gré des secousses. Tes mains entourent ma taille comme une tempête acère l’eau qui suinte dans ma poitrine.

Nos routes s’écartent. Le temps, aussi. Et s’il n’y avait pas la force incontrôlable du manque mais seulement l’épreuve de la patience, je porterais l’étincelle de tes yeux comme un joyau autour de mon cou.

Désormais, nous logeons dans la lumière que le soleil abandonne le soir venu. Nous restons cloués sur la trouée des chemins où s’éclate le jour aveugle. Nous respirons l’air débordant le barrage érigé pour retenir l’aride souffle de nos déserts. Je hache menue la brise où tu es passée avec moi, et je te retrouve dans les fentes de mon cœur comme par miracle. Le vent chasse les montagnes comme une simple cohorte de nuages blancs. Tu es aussi proche qu’une chaude buée de piments et aussi lointaine qu’une lune noire perdue dans les chimères du ciel. 

Nos corps sont des fictions, des chorégraphies artificielles, des exceptions momentanées où danse l’aube perpétuelle. Nous introduisons nos imaginaires dans le réel chaotique des remous éternels. Nous débridons les roulements de tambours qui façonnent l’heure. Nous ajustons nos souffles à la respiration de nos cœurs fleuris comme des jarres débordantes du parfum des étoiles. Nous sommes côte à côte, allongés dans les sous-bois tremblants où claque la pudeur figée sur nos joues d’antan. A présent, nous nous éclairons par-dessus les murs qui longent nos soifs. Nous jaillissons de la lumière muette. Les ornières ont disparu avec le feu qui entre dans le plein jour. Nos cœurs sont des cordes sensibles à l’unisson et nos amours sont des récoltes parallèles. 

Nos songes se sont pétrifiés dans l’hématome du noir. Il me semble n’avoir plus à rien à dire avec des mots. Le jour de ton départ s’est enfoncé dans ma gorge. Il pleut des feuilles sèches, des cryptes et des crachats de tôle. Nous marchons sur la pauvreté de nos rêves pour en formuler un plus grand. Nous irons voir derrière la lagune qui retient les soupirs du monde. Nous y mangerons la raideur qui congestionne la dentelle blanche et les papillons enfournés dans les cavernes. 

Nos routes sont des laines qui s’enflamment et des braises rouges sur la bosse érectile de nos forges. Nous sommes les évadés d'un autre sommeil. Nous occupons l’effaceur, nos traces n’en sont plus. A peine si l’étincelle flirtant avec le vent bonifie nos embrassades lointaines. Nous ne tournons plus en rond, nous sommes nous-mêmes le tournis qui essuie la faucheuse du rêve. Nos vies et nos morts sont des projets tenaces, et nous naviguons entre les orteils de la béance chevillée à nos âmes imparfaites.

Je suis réfugié dans l’asile d’un fouillis d’étincelles indescriptibles. J’occupe le cercle vivifiant des éclaboussures déracinées à la lumière. Ma chair réactive les volcans millénaires. Des bouffées de fumée rapportées des laves en fusion restent clouées sous mes paupières fermées.

La mémoire est une varice rugueuse gonflée par les torrents tumultueux du sang qui a glissé hors de nos veines. Derrière les remparts du temps, il faudrait pouvoir recomposer les flots de l’air qui transperce le tissu des cœurs. Puis tout oublier, se défaire, se désapproprier, prendre du recul, avoir de la distance, aller au fond de soi pour retrouver le paradis perdu. Ainsi, nous pourrions peut-être renouer avec le processus premier de libération, d'émancipation et d'affranchissement.

Mais, on ne se libère pas aisément du chagrin des fleurs qui ont connu l’été. On termine le voyage dans la transparence de l’éternité avec de l’eau mélangée à la sauge, avec entre les dents un sésame dévêtu. Et l’on finit par parler tout seul aux voliges du toit que l’on voudrait trouer pour voir le ciel.  

La mort guérit-elle de la douleur ? Même pas sûr. Par acquit de conscience, je voudrais partir heureux. Je voudrais signer un pacte avec mon être : un contrat de fidélité « All inclusive » comme l’on dit aujourd’hui. Je voudrais mourir pour de bonnes raisons puis quitter la vie sans réfuter l’alliance quasi sénile avec ma solitude et l’effroi du monde.

Je voudrais m’élever d’une voix nue, humaine et souveraine. Je voudrais porter mon collier de blessures comme un trophée, comme une richesse obtenue par delà la souffrance et la peine. Mais la mémoire aqueuse est une veine gorgée d’histoires sanguinolentes où rien ne se dénoue. L’innocence des mots soulève pourtant les pieds de la tempête avec délicatesse. La frêle pudeur des ressentis déguise l’instant en une peine singulière. La mienne déchire le monde consensuel et me déroute obstinément d’une trajectoire figée. Les âmes aux coudes dépliés sont bilingues : elles parlent le langage de la conscience et celui du désir inassouvi. 

Le bruit éternel du fer et des plaintes jacasse comme une pie qui a faim. J’ai fui dans la solitude mais tes yeux demeurent deux orbites de feu qui brûlent mon regard.

Il n’y a pas de hasard. Ce qui s’effrite est rongé. Ma vie est un parking où sont garés les souvenirs qui alourdissent l’asphalte. C’est pour cela que j’écris. On finit toujours par écrire lorsque la douleur enfume l’esprit de ses éclats de verre. Les mots possèdent le pouvoir de nous emporter. Ils nous limitent à la superficie de notre prospection. Des lignes condamnées au silence, j’entends néanmoins le murmure de tes ombres chaloupées.

Nous sommes réfugiés dans notre intimité labyrinthique, parfois dans une méditation transcendantale. Je le sais maintenant, ma peine provient du fait que je te sens autre. Non pas à cause de la mort, mais parce que mon ego est réduit à sa plus simple manifestation. Tu t’es blottie sous ma langue comme une parole commune, comme la piqûre d’un frelon. Et, lorsque je parle, c’est la voix gonflée par tes ombres.

Peut-on croire que la vie soit une promesse et la mort un salut ? Chacun a sa version. Mais chacune d’elles nous ramène au démembrement de ce que nous pensons être.

Une suite de malchance entre en guerre avec ce que je suis. Les événements troublent mes sens jusqu’à les brimer. Ils laissent davantage de traces à l’intérieur de mon être qu’une simple coupure tranchante. Tu m’as transpercé plus qu’une morsure de serpent. Et tu m’as si intensément dardé que revenir vers toi est une nécessité.  

Dans ma tête, un petit vélo grimpe la montagne jusqu’au vertige. Je suis très mauvais alpiniste ! Des roues et du pédalier, je ne connais que la chaîne. Maillon après maillon, je déchausse la hauteur. La cime est toujours un rendez-vous avec la chute. 

Toutes mes pensées pédalent vers l’absolu et je dégringole irrémédiablement. Je me relève comme une herbe aplatie, dressant mon corps pareillement à une tige qui cherche le soleil.

Les jours de brume, je me parfume au gré des images qui naissent en moi, et j’attends. 

Ce n’est qu’ivre que j’accède à une légèreté propice à la rencontre. Je bois à la cassure. Je bois au sol et au vent, je désaltère mon cœur aux pierres qui te restaurent.     

Le goût de la joie éphémère noie ma tristesse dans les muscles vétustes de l’événement arbitraire. La poitrine du soleil se frotte aux arbres. La fatalité s’inocule discrètement à la révolte. Ton rayonnement est un pourparler constant avec l’éternité. Je ne peux renoncer à la matière invisible. Un instant, ces mots je les aurai faits mien. Un soupir m’aura convaincu que la disparition n’est qu’une façade crépite avec le sel qui ronge les formes de ton visage.

Nos amours n’en sont pas, elles sont d’indéfinissables latences. Elles cintrent le chaos dans son expression humaine. La seule idée que je peux m’en faire est surréaliste. Je suis un condensé d’apocalypse. Je suis l’exception inutile que l’univers pressent. Je te reconnais dans la fine coulure de lueur qui perce ma mémoire.

Ne sommes-nous pas des Cro-magnon de l’amour, des fossiles de l’Histoire ? Ne sommes-nous pas un concours de circonstances, un consensus d’éphémères facultatifs, un refrain compulsif, une musique où les notes dansent avant même d’être jouées ?

Verrière brisée, givre tiède, eau décousue, regard décollé, tout en moi parle du cœur pelé de son souffle. Toutes les morts valsent dans la souffrance abandonnée. Vertes coutures où les nuages s’engouffrent. L’inhabitable, c’est le chemin sans maison. Mes yeux se ferment et ta porte s’ouvre. Une joie insomniaque se manifeste comme une encre vire au sec à chaque bouffée d’air.

Toute la blessure s’est posée derrière le mur. L’ombre cuisante est désormais dans la flopée blanche du jour qui plie la lumière. La poussière blanchit la route, blanchit les routes qui se croisent à n’en plus finir.

J’occupe seul cette mémoire commune. Malgré cela, nous sommes redevenus ce que nous avons aimé et nous l’avons crié dès l’aube. Nous cohabitons avec ce moment sec et silencieux qui précède les orages. Ce moment qui coupe le souffle et qui retient le ciel pour que nous puissions y retourner nos faces. 

Nos visages remplissent toutes les coutures. Nos figures se versent dans la nudité du blanc. Nos vigueurs malmenées s’écoulent dans la poussière. Nous sommes désormais réunis dans l’escarpement des ondes qui ruissellent dans l’infini et la terre tremble sous les semelles de mon coeur. Nos yeux sont cloués sur la lame du jour à naître. Nous réapparaissons dans l’air qui s’arrache aux flammes.   

Tu es ma détenue amicale, ma voix sentinelle des mots et des souffles. Je te parle de fibres dénouées mais tu n’entends pas mes rêves. Y aurait-il un désir supérieur dans l’écho ? Le bruit d’une grenade scintillante au milieu du brouillard. Eclats de phrases mal prononcées dégoulinant sur le trottoir des crânes visionnaires.

 

- Extrait de L’Amour, ce désastre indispensable - Bruno Odile - Tous droits réservés ©