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Toi aussi, tu l’as connu, ce jour qui monte dans son fracas de clartés insolentes. Ce même bleu qui fait trembler les lustres et les lanternes sales sur l’horizon crasseux. Tu la connais cette bave d’écume grise qui envahit soudainement les allées blanches traversant l’écume de nos tendresses. Roturière accablante nichée dans le sombre du regard, je te parle de ces aubes fraîches où le soleil s’oublie. Je te dis à voix haute les mots restés recroquevillés sous la peau des permanences viles, là où l’immobilité est remplie de bourres crottées. J’exècre ces mots abrupts et inflexibles. Ils sont alignés comme des piquets le long des champs pour que rien n’y pénètre, pour que rien ne s’en évade. Tu n’as rien dit. Tu es partie sans les cracher. Tu as sans doute préféré couper court à toute forme d’expression. Tu as choisi l’acte sécant plutôt que les méandres ondulés qui jalonnent les espérances mourantes.

Si t’avais su exprimer autrement la colère rongeuse, sans doute aurais-tu préservé la vie. Mais la parole ne t’a pas offert les mots qui soulagent. La révolte était trop grande et l’injustice vécue comme insoutenable. Ce n’était plus le monde qui ne te convenait pas, mais toi-même. Du plus loin que je me souvienne, tu as toujours considéré l’existence comme inappropriée à la joie plénière. Et cette imperfection outrepassait ton seuil de tolérance.  

Toute une panoplie d’hypocrisies et de faux-semblants bousculait tes chairs dans le silence étouffant des déserts où se mesure l’urgence. Rien n’aurait pu contenir la boue infinie qui immerge nos langues au fond du puits noir. Les voix se seraient défaites de la musique des ombres. Elles auraient tenu le vide à bout portant. Mais rien ne sait altérer l’injustice ressentie lorsque le mépris de soi domine l’estime que l’on se porte.

L’absence n’est rien lorsqu’elle a pris la forme d’un autre désir. Rien ne demeure intact. Toutes les batailles engendrent des effets secondaires. Tant d’autres lieux appellent, tant d’autres voix résonnent dans cet ailleurs qui nous dépasse et nous ensevelit. 

 

 

- Bruno Odile - Tous droits réservés ©