Existant pour vivre, je traverse un trou de mémoire à la manière d’un cul-de-jatte sans béquille. Je cohabite avec un monde de niaises figures dont la pâleur reflète des références culturelles aux zygomatiques figées. Partout le signe vital de l’expression et l’essence matriarcale grumellent à l’horizon et murmurent à l’air : « Donner n’est pas concéder et partager n’est pas libérer ». La juste parole de la conscience captive se tait dans la masse changeante de la matière. L’homme-fantôme se dissimule à l’esprit musclé par le désir d’accéder à la reconnaissance de ses pairs. C’est le fou pari de la ressemblance où chacun s’évalue de ses attraits physiques les plus parfaits. C’est le défi du génome sensuel aux regards de la beauté normative. Homologué pour sa physionomie de singe, le primate rejoint la basse-cour détergente du faire semblant. Il y a ceux qui courent pour être le premier du troupeau à traverser la jungle du paraître afin d’assouvir les caprices de sa nature. Et il y a ceux qui s’agrippent aux plus values de l’intelligence rébarbative pour gravir le podium de la beauté référencée au catalogue des dupes. Le corps handicapé s’inscrit dans sa capacité d’existence propre et déserte la posture féroce de l’exigence dominante. Rien ne nous sépare davantage du sang de l’humanité coulant dans nos veines que la différence qui entérine la dissemblance inopinée des formes. L’inabordable ruisseau où chacun voudrait se désaltérer devient le sanctuaire des esprits concupiscents et malléables. Le lieu même où la parole s’écorche à la dure réalité. L’âme sensible se projette aux sommets des neiges pures et se noie sous la parue blanche.    

Comment éprouver et ressentir la déficience motrice de son corps dans un monde où l’image est devenue la carte d’identité visuelle de chaque individu ?

 

Bruno Odile - Tous droits réservés ©