nu_au_fauteuil

Bien des mots éclatent comme des pétards. A la hache, à la hâte. A partir de là, un autre monde, une autre histoire, des grillons naissent sur le plancher qui se relève. Les mots sont ivres des tisanes avalées à la hâte. Les phrases sont triturées d’absence et les ponctuations marquent l’averse des disparus. C’est la fuite des saisons qui nous tenaient la main et qui nous brocardaient la langue. Nous avons tant semé la joie au cœur de cette terre ingrate qu’aujourd’hui une heure vaut mille ans. A présent, tous les souvenirs qui refluent pèsent le poids du dépassement de soi.

La mémoire ne devrait pas avoir d’autre devoir que celui de s’effacer au profit du présent. Oublier, du moins partiellement, est une urgence absolue. Le silence accompagne la vérité de mon sang, il est l’hommage permanent du juste deuil. Je te réinvente de chaque souffle en perpétuelle ébullition dans mon cœur. Tu es l’expression d’une ombre paralysée au fond de mon être. 

À présent ou à jamais, boiteux de nos parts insondables, l’avenir n’a rien de sérieux à nous proposer. Nos racines sont du ciel et de la bravoure. Nos ventres ont pris l’air. Nous sommes retournés comme des baleines échouées, comme des croque-mitaines évanescents et le visage de nos mots maladroits se meurt de l’envie qui trésaille. Tout l’air entre par les yeux et s’insère peu à peu dans tous les organes. Sous la peau, les vagues d’hier ont lacéré jusqu’aux fondations. Des murs complets se sont rompus. Des pans entiers de souvenirs se sont écroulés à mes pieds. Et il faut néanmoins marcher. Il faut toujours marcher. La lourdeur nécessite le mouvement. Tu es en moi comme le rocher de Saint-Pierre la mer où, enfants, nous ramassions des coquillages lorsque le drapeau rouge flottait sur la plage.

C’est encore dans l’arrachement des vagues que j’entends le mieux les frissons de l’eau froide qui nous éclaboussaient. 

Le chant de la nuit est creusé dans le noir. Je suis riche de mes rêves comme nous sommes riches du sommeil partagé. L’autre jour, après le repas, je me suis étendu sur le lit de ma chambre. La fenêtre entrouverte, les volets semi clos, le calme doux d’une pause, le jour était dans une trêve de lumière. Profitant de la pénombre tranquille, j’ai retrouvé ton murmure tendre des après-midi de sieste. Le même qui nous protégeait de la canicule durant les vacances d’été.Ta voix chaude pénétrait dans le creux de mon oreille et je me suis laissé bercer comme une plume soupirant au silence. Je dormais dans la proximité de ton souffle, l’esprit enroulé dans un grognement de charabias intraduisibles où l’écriture des sons parfumait nos âmes du lait des premières heures. Puis retentit la langue insensée des cœurs qui font des pirouettes. Des danses où la lumière s’incruste jusqu’à l’éblouissement. Un trou de blanc crevant la rétine. Les cils brûlés, les sourcils taillés comme effacés du visage. Tes lèvres brunes se sont dessinées sur le plafond blanc. Tu me parlais assise dans la mort du temps et je n’ai pas tout compris. La parole traverse les corps comme une pierre transperce l’air. Le lien volatile disparaît simultanément. Et je ne sais toujours pas ce que je dois retenir des leçons que tu sembles me donner.   

 

- Bruno Odile -Tous droits réservés ©