imag77esLe superficiel a longuement flotté comme une buée nostalgique rappelant les sourires qui camouflaient nos misères. Le mot dans son tragique refuge s’était assimilé au silence des fissures du ciel, il ouvrait ton sommeil puis franchissait tes paupières pour y blottir la suspension comme une guirlande sans attache. Tout flottait comme un drap que le vent emporte dans sa valse.

D’opiniâtres buées se cueillent au moletage de la langue où ton cœur pandouille comme un linge tiré de son placard. L’écriture abolit l’espace maîtrisé. Il n’y a rien de vrai dans les mots. Tout est vrai par le mot. Petit véhicule des pensées et des sentis, il œuvre à témoigner de ma langue intérieure. Il signifie partiellement, j’en conviens, et souvent maladroitement ce que je voudrais te dire. C’est un outil qui me tombe des bras. Le vocabulaire et ses milliers de graines me dépassent. Je ne le maîtrise pas. Les mots me portent et me conduisent au retour vers moi-même. Ils m’obligent à l’errance, à l’exil, au nomadisme perpétuel. Je ne m’interprète bien que de loin. Et encore.  

Ici, il faut se tenir à jour de soi-même. Parce que l’espace est un choix.

Le destin besogneux se rassure des blés durs, des orges et des avoines prêtent à la récolte. Rien ni personne ne pourra nous distiller au temps fleuri par ailleurs et il serait trop cassant de nous réduire à ses cueillettes. Nous avons magnifié nos cœurs à l’épure de la pierre à feu. Le manque et la restriction nous ont dilatés dans une nuit profonde où nous avons rendez-vous. Recroquevillés, nous devenons peu à peu un noyau. Un tubercule, un réservoir de saillies bouffonnes impatientes de leur retraitement et de leur reconversion.

A babiller sa nostalgie au dévidoir de tartre, un bruit de catacombe secoue la torpeur du vague à l’âme qui s’écoule. Il devient impératif de désapprendre les ovulations et les germinations tourmentées.

Ecoute ! Ou plutôt : entends-tu ? Des aiguilles muettes labourent les cycles tempétueux. Je m’extirpe difficilement des relents d’amour qui enfument ma conscience. Ils accomplissent des navettes artificielles entre nos existences corporelles et notre embrassade affectueuse.

Devant nous, tout est à construire et laisse croire à une grande liberté de faire. Mais les mots ne sauront pas dire le parcours qui s’ouvre.

Je me penche vers toi qui es inscrite dans mes songes et rien ne peut estourbir davantage.

Bientôt l’espoir des lustres et des lumières, des grappes innombrables de lampes grillées, tout un feu d’artifices illuminant ton absence. Oui, j’ai rallumé tous les couloirs où les murs conservent ton odeur. Je te cherche, les paupières closes. Ton parfum me guide mieux qu’une bougie. Il y aura forcément un moment où la nuit courageuse couvrira notre repli défectueux et bancal. Alors, j’outrepasserai les rayons du vide où le temps se désintègre. Et, nous nous reconnaîtrons parmi toutes les ombres fantomatiques qui titubent dans la saturation de nos pertes. Je t’associe à ma ligne chaotique fossilisée dans la turbulence des périodes glaciaires. Les souvenirs que tu m’as laissés crapotent comme des nuages de réminiscences enroulées aux fumées du givre que le soleil fait fondre. J’entends la collision des étages de glace qui dégringolent depuis notre enfance. Des tas d’oiseaux s’échappent par les fenêtres restées ouvertes. Tous les passants s’en sont allés. Ils vont et viennent comme une haute marée lunaire. Il ne reste dans la permanence que le chant des corbeaux entourant la clarté dépouillée de sa fine couche de transparence.  

Des mots natifs souffrent d’Alzheimer et ne savent plus claironner la chamade heureuse des jours disparus. Ils ont oublié. Tout se décale, se déporte. Des heures douces viennent cogner à des images perdues. Un capharnaüm chante du Barbara. Rappelle-toi, nous sommes installés dans notre chambre d’adolescents, un de ces après-midi de vacances scolaires où, étendus sur le lit, nous l’écoutions à tue-tête dans une boucle sans fin. Et puis, le port de Sète a perdu ses yeux, il a débouté ses jeux. Au gré de ces combats nautiques, les lances flottent puis sombrent dans le chenal comme je trébuche à ces retours de mélodies séraphiques. Les mouettes font des joutes avec le soleil couchant. J’ai l’impression que je suis à nouveau contaminé de ces petites tâches d’Aigle Noir au milieu de la figure.

Je n’attends plus rien. Le printemps est nu. Je n’éprouve pas pour autant un sentiment de résignation, bien au contraire. Je rythme mes pas à l’allure des rêves émancipateurs. Je vais me promener dans l’aube émergeante pour y cueillir l’écume de tes ombres. Le noir pleure son destin d’ébène et mon cœur brisé marche sur le silence comme une pantoufle de plume.  

Ta main tombe dans la mienne. Il est l’heure de souper et ce soir encore nous mangerons nos langues. Des gorges se sont pendues et le silence fredonne une comptine comme une mère qui rassure. Nous parlerons le patois de nos ventres. Une voix somnambule est restée en exil. L’existence borgne se laisse aller. Le temps écoulé tricote en vain ses filets de véhémence. Tout semble calme comme après un naufrage nocturne fatigué par d’immenses vagues enroulées sous le drap rêche d’une éternité éphémère et bucolique. Bientôt, la patience divisera l’horizon en plusieurs lames de feu.

Quelques bruits anciens, inattendus, se profilent derrière le paravent de tes cendres. Je suis froid et étranger comme une tombe. Tes funérailles gorgent de fumée blanche la parole restante.

Quels sont ces mots qui se cambrent sur mes lèvres ? Rets amincis, drailles inégales, effondrements des mémoires trop chargées et trop lourdes. Ta balafre atavique, native, est comme un ara déplumé de couleurs, comme un ion éclaté, comme un rêve évaporé, comme un sac semé de mots et d’écoles de tous âges. Des becs crochus cognent au sommet de mon crâne.

L’imaginaire a la nostalgie du silence des étoiles et nos cœurs sont cagoulés des parasites velus. L’éternuement d’une araignée se suffit à lui-même. Parfois le souffle toque sur des cloches qui rendent sourd.

Il y a un autre monde en dehors de nos têtes brûlées. Une flamme roborative du cordon humain lèche l’absence de son lait d’oubli.

Il y a une langue commune sculptée dans le rocher où la pluie n’efface que la surface.

C’est entendu ! Nous redevenons un buisson après l’orage.

Qui t’observe hormis le miroir silencieux de l’étendue où ta figure se disperse ? Ici, il n’y a que le vide châtiment des lumières entre les branches. Ici, dorment les eaux déchues d’oxygène.  

La torsion du nombril fait grand bruit sur les vitres embuées par les cloques d’eau qui se dissipent dans l’atmosphère. Une poudre triste, noyée dans le vent, revendique l’exil muet des cyprès qui bordent nos enfances. Le Mistral débridé des nuées de douceurs anciennes colporte l’exigence journalière du fruit hurlant aux branches : mûrir ou crever. L’amour s’est perdu dans chaque bourgeon. C’est l’heure où les regards se croisent pour nous dire l’inclinaison coincée entre nos lèvres. Il faut ouvrir la porte à la pierre qui cogne depuis l’intérieur de nos calendriers poussiéreux. Dans les ténèbres, prés des fourneaux, une pie jacasse sous mes paupières. Un cerceau de fumée que rien n’efface roule au-dessus de nos bras tendus.