LA COLLINE AUX CIGALES

Dépotoir et déposoir de mots, de pensées... Ici repose mon inspiration et mon imaginaire ; une sorte de maïeutique effrénée et dubitative et il me plait de pouvoir partager à qui veut bien.

30-06-09

→ 72 - Là où la clarté se dérobe…

Tamara_De_Lempicka_1970_XX_Beautiful_Rafaela

Comme la musique d’un ruisseau, elle a la course trouble claire. Ses pas sont si souples et si imprécis qu’ils perdent haleine à replier la nostalgie frémissante sur le bord d’inoubliables pluies de visages qu’une vie entière traverse.

Ses pas n’en sont plus, elle n’est plus qu’un ricochet de son silence. Blottie dans le creux opalescent de sa propre cascade, ses mots s’effritent comme des barrages de pierres trop fragiles.

Comme une pénombre qui coule, le son de sa voix devient l’absence qui se traîne comme une insolence dévorante d’où l’attente ressemble à une gorge comprimée dans laquelle sommeille le bout du monde. Son errance est dans le pli de la lumière, de toutes les lumières.

Le levier des mots déterre les ombres muettes. Dans la dilution du brouillard, le tambour des secousses roule l’air aux battements des semelles du jour qui s’entête à ne pas se déployer autant qu’un ciel sans ligne.

Tout son talent à dire est dans le piège des langues qui bâtissent des rêves immenses comme des mers, grands comme des exils sans fond.

L’amour surestime la part d’emprise et d’abandon. L’indécence de l’amour brûle les rivières, là où se déchire la soif incandescente des excès que la chair du réel comprime jusqu’à ce que de l’oubli naisse qu’un seul visage. Jusqu’à ce que l’amour possède le temps dans tes seules rétines.

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29-06-09

Roland BARTHES

Extrait : L’utopie du langage, Roland BARTHES, 1953.

"La multiplication des écritures est un fait moderne qui oblige l’écrivain à un choix, fait de la forme une conduite et provoque une éthique de l’écriture. A toutes les dimensions qui dessinaient la création littéraire, s’ajoute désormais une nouvelle profondeur, la forme constituant à elle seule une sorte de mécanisme parasitaire de la fonction intellectuelle. L’écriture moderne est un véritable organisme indépendant qui croit autour de l’acte littéraire, le décore d’une valeur étrangère à son intention, l’engage continuellement dans un double mode d’existence, et superpose au contenu des mots, des signes opaques qui portent en eux une histoire, une compromission ou une rédemption secondes, de sorte qu’à la situation de la pensée, se mêle un destin supplémentaire, souvent divergent, toujours encombrant de la forme.
Or cette fatalité du signe littéraire, qui fait qu’un écrivain ne peut tracer un mot sans prendre la pose particulière d’un langage démodé, anarchique ou imité, de toute manière conventionnel et inhumain, fonctionne précisément au moment où la Littérature, abolissant de plus en plus sa condition de mythe bourgeois, est requise, par les travaux où les témoignages d’un humanisme qui a enfin intégré l’Histoire dans son image de l’homme. Aussi les anciennes catégories littéraires, vidées dans les meilleurs cas de leur contenu traditionnel, qui était l’expression d’une essence intemporelle de l’homme, ne tiennent plus finalement que par une forme spécifique, un ordre lexical ou syntaxique, un langage pour tout dire : c’est l’écriture qui absorbe désormais toute l’identité littéraire d’un ouvrage. Un roman de Sartre n’est roman que par fidélité à un certain ton récité, d’ailleurs intermittent, dont les normes ont été établies au cours de toute une géologie antérieure du roman ; en fait, c’est l’écriture du récitatif, et non son contenu, qui fait réintégrer au roman sartrien la catégorie des Belles-Lettres. Bien plus, lorsque Sartre essaye de briser la durée romanesque, et dédouble son récit pour exprimer l’ubiquité du réel (dans le Sursis), l’écriture narrée qui recompose au-dessus de la simultanéité des évènements, un temps unique et homogène, celui du Narrateur, dont la voix particulière, définie par des accidents bien reconnaissables, encombre le dévoilement de l’Histoire d’une unité parasite, et donne au roman l’ambiguïté d’un témoignage qui peut être faux.

On voit par là qu’un chef-d’œuvre moderne est impossible, l’écrivain étant placé par son écriture dans une contradiction sans issue : ou bien l’objet de l’ouvrage est naïvement accordé aux conventions de la forme, la littérature reste sourde à notre Histoire présente, et le mythe littéraire n’est pas dépassé ; ou bien l’écrivain reconnaît la vaste fraîcheur du monde présent, mais pour en rendre compte, il ne dispose que d’une langue splendide et morte ; devant sa page blanche, au moment de choisir les mots qui doivent franchement signaler sa place dans Histoire et témoigner qu’il en assume les données, il observe une disparité tragique entre ce qu’il fait et ce qu’il voit ; sous ses yeux, le monde civil forme maintenant une véritable Nature, et cette Nature parle, elle élabore des langages vivants dont l’écrivain est exclu : au contraire, entre ses doigts, l’Histoire place un instrument décoratif et compromettant, une écriture qu’il a héritée d’une Histoire antérieure et différente, dont il n’est pas responsable, et qui est pourtant la seule dont il peut user. Ainsi naît un tragique de l’écriture, puisque l’écrivain conscient doit désormais se débattre contre les signes ancestraux et tout-puissants qui, du fond d’un passé étranger, lui imposent la Littérature comme un rituel, et non comme une réconciliation.
Ainsi, sauf à renoncer à la littérature, la solution de cette problématique de l’écriture ne dépend pas des écrivains. Chaque écrivain qui naît ouvre en lui le procès de la Littérature ; mais s’il la condamne, il lui accorde toujours un sursis que la Littérature emploie à le reconquérir ; il a beau créer un langage libre, on le lui renvoie fabriqué, car le luxe n’est jamais innocent : et c’est de ce langage rassis et clos par l’immense poussée de tous les hommes qui ne le parlent pas, qu’il lui faut continuer d’user. Il y a donc une impasse de l’écriture, et c’est l’impasse de la société même : les écrivains d’aujourd’hui le sentent : pour eux, la recherche d’un non-style, ou d’un style oral, d’un degré zéro ou d’un degré parlé de l’écriture c’est en somme l’anticipation d’un état absolument homogène de la société ; la plupart comprennent qu’il ne peut y avoir de langage universel en dehors d’une universalité concrète, et non plus mystique ou nominale, du monde civil.
Il y a donc dans toute écriture présente une double postulation : il y a le mouvement d’une rupture et celui d’un avènement, il y a le dessin même de toute situation révolutionnaire, dont l’ambiguïté fondamentale est qu’il faut bien que la Révolution puise dans ce qu’elle veut détruire l’image même de ce qu’elle veut posséder. Comme l’art moderne dans son entier, l’écriture littéraire porte à la fois l’aliénation de l’Histoire et le rêve de l’Histoire : comme Nécessité, elle atteste le déchirement des langages, inséparable du déchirement des classes : comme Liberté, elle est la conscience de ce déchirement et l’effort même qui veut le dépasser. Se sentant sans cesse coupable de sa propre solitude, elle n’en est pas moins une imagination avide d’un bonheur des mots, elle se hâte vers un langage rêvé dont la fraîcheur, par une sorte d’anticipation idéale, figurerait la perfection d’un nouveau monde adamique où le langage ne serait plus aliéné. La multiplication des écritures institue une Littérature nouvelle dans la mesure où celle-ci n’invente son langage que pour être un projet : la Littérature devient l’Utopie du langage."

- Le degré zéro de l’écriture - L’utopie du langage, page 62 à 65 -

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→ 71 - Résonnances.

Tamara_de_Lempicka__The_Dream_1927

Quelque chose comme l’idée d’une soif inaltérée, comme une incursion dans l’éloquence d’un mutisme profond. Quelque chose de réel sans forme, de présent et invisible, de têtu et illusoire. Quelque chose titille. Des bribes de néant opèrent alentour mais persiste la matière à dire l’invraisemblable de son pouvoir à nous lier aux affres du monde, aux périls des volontés et aux grâces insoumises grisant les parenthèses où se cache l’éternité du dire. Le souffle parle des mémoires oubliées sans même les effleurer et cependant c’est comme si l’avenir tout entier tenait dans la main d’un passé devenu présent.

Quelque chose se déplace sur la pointe des pieds dans le silence. L’éveil est dépossédé. Le déshabillage des ombres n’est plus qu’une échappatoire où la fuite s’épuise. Le nu et le nu s’épiloguent sans fin. L’écharde est là, dressée comme une tige de rébellion, arguant à la pénombre sa lumière piquante, sa lumière écorchée où une larme d’existence abreuve la souveraineté du déterminisme. La vie, dans un chuchotement d’évidences, s’engouffre, sans doute, dans la cire du temps, dans l’écho de ses faiblesses à forcer la mort à reculer.

Mon corps régnant aux bouffées de cendre, dans son mélange de granit et de volutes sulfureuses, s’imprègne des masses vivantes où le regard se meurt. Le tâtonnement des fibres et des figures de sel plongent dans la parole sans voix que le geste voudrait remplacer. Quelque chose vibre et je suis incapable d’apprendre dans cet espace brouillé où tout se déploie sans se répandre.

Une mer grande comme le mot le plus court et rétrécie comme une pensée infinie, laisse entendre néanmoins le léger bruissement de son roulis supposé. Le feu qui habite la chair s’accouple à l’eau sans s’éteindre. Une odeur de miel et d’iode dans un mariage de grincements laisse une empreinte qui se prolonge jusqu’au visage, dans l’épaisseur de ce qui survit aux déformations des sommets, là où l’argile est vulnérable, là où le monde du dedans se lie aux roches du ciel.

La parole prisonnière de ses archives, le mot qui transporte l’héritage, la voix modulée aux mimétismes de ce qui soulève sa lecture, l’expression qui s’invente, tout est aux aboiements, aux rugissements issus des tremblements. Impossible de parler d’amour aux soupirs de ces cloaques clandestins. Impossible de danser une autre mer, un autre feu. Tout est aux foudres que l’éclair projette. Tout est crédité à l’encre des continuités du blanc et du noir qui s’enlacent.

Et quant l’abysse était le ravin de mon berceau, et quand l’ombre s’étouffait sous les ailes des oiseaux, je ne savais rien de l’aube qui dégouline sous mes paupières.

Comme si l’authenticité était enfant de l’abandon, comme si à tout perdre je gagnais à l’expression de l’art, l’artisanat même de l’immanence. Comme si aux nécessaires s’opposaient les différences et que l’espérance n’était rien d’une alternative possible mais seulement une fiction du désir envoutant le réel. Des bris d’ossatures flottent tout autour de moi, et je ne tiens plus dans mon propre regard. Dans le suc de l’écharde, l’impur inoculé que la vie éponge tout au long de son parcours. Contre l’obstacle c’est toujours l’offrande qui célèbre dans les rumeurs du quotidien, dans la carnation de l’être, le biseautage du miroir où l’on sculpte la pierre qui mûrie à la rature de nos fibres. J’entends la morsure des approbations qui digère l’acceptable. J’entends mon cœur moudre la teneur des brassées de vie où galopent les résurgences. J’entends le non bruit où se transforme le baiser qui subsiste à l’entredire du vide.

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28-06-09

Daniel PENNAC

« Une chambre d’enfant à ranger, c'est une vie à construire. »

                                - Extrait de Messieurs les enfants –

             « Etre libre, c'est d'abord être libéré du besoin de comprendre. »

                                                          - Extrait de La Fée carabine -

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→ 70 - Des bris.

Tamara_de_Lempicka__Suzanne_Bathing_1938

Il y a l’averse douce dans ce ciel gonflé de préludes débordants de silence. Il y a ce rugissement inaudible des cloaques mélancoliques que les nuages en se croisant et s’emmêlant laissent derrière eux. Le ciel est si grand que même les étoiles peuvent y jouer à cache-cache. Et ce qui ne s’y perd pas, trouve toujours un caillou pour se glisser au-dessous.

Un ciel pleure et se nettoie comme une vitre. Ce sont toujours les mots d’enfant qui n’ont pas dits leur dernier mot qui montent en écume blanche comme une mayonnaise fine. Dans l’horizon soulevé, un sourire répétant sa lame ronde rebondit comme une balle. Sphères de désirs qui s’égouttent sur le fil des heures mortes, tuées par le locataire de l’instant.

Au loin comme au devant c’est l’amour qui répare les encornures des pages de déchéance que les frissons ont pliées. Chaque solitude repose sur le bord d’une fenêtre surplombant le corrompu d’une histoire. Regards délétères pourrissant la moisson. Souvenirs irrespirables devenus les engluements toxiques des rêves d’homme.

A l’exil des chairs de mémoire, quelques épluchures racontent encore le décharnement des combustions où les étoiles s’éteignent. Lueurs prégnantes de l’éternel sacrifice que la mort enlace de ses mains d’étaux. Lueurs indélébiles où se tracent les empreintes de lumière et dont je ne sais quelle soif ravive au blanc premier où se bâtissent toutes les couleurs.

Les bonheurs manqués sont des résistances qui nous obligent. Là où les temps manqués ne se rattrapent pas, demeure la désalliance des sanglots que rien ne peut consoler.

Chavire, ô oui, chavire le temps ! Je n’ai rien à offrir aux champs dépeuplés des combats où les hommes s’enlisent jusqu’à leur mort.

Coule, ô oui, coule ! Radeau sans voile et emporte avec toi l’audace fratricide des sentences coupantes comme des lames de rasoirs affûtées qui dépècent les peaux de la lumière.

Dans un regard, une main se tend. L’ombre du silence perdu revient sur l’aube des bouches nouvelles. Tes lèvres brandissent le miel des baisers où se heurtent les indices d’une évidence plus enceinte encore que la langue des mots, plus vrais que le bonheur que tu espères, plus rouge que le sang de tes jours où s’invente le soleil dans les débris des lunes qui s’alignent comme un collier de perles.

Dans le souffle n’habite qu’une voix de silhouette, qu’un instinct primal où bave l’eau de mer et où se forgent tes vagues.

Et moi, je te parie ma vie sur cet écheveau où tu chapardes au destin le plus beau des souvenirs, le plus grand des soupirs : l’instant immédiat.

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27-06-09

^^--^^ J’opuscule.

Le convoi des eaux traverse les peaux quand le plaisir d’écrire a tenté de crever le sanglot ingénu. Deux fils bleus s’entrelacent, l’enfance comme une solitude dans une impasse à construire sa mort et le péril cachotier de l’impulsion égotique. Quelques misères s’égrènent sur le toit du monde à l’usure du jour qui épile les peaux mortes de l’égratignure. On trouve toujours pire pour se trouver meilleur.

Mémoire enflée où le pied s’appuie pour narguer et pour draguer l’amnésie devenue l’unique voix qui consacre l’irrationnel surgissant de l’intuition comme une vérité paradoxale.

L’amour-propre compare. L’amour, noble folie, exaspère nos raisons cloisonnées de jouissances pour éviter les ravages auquel soumet un plaisir grandissant.

La désespérance n’est qu’une vengeance qui décline son infamie à nous résoudre de nos petits entrefilets, à souffrir après la plaie, la cicatrice, pour faire durer l’apitoiement et affaiblir nos engeances à flouer le grotesque de nos pudeurs vulnérables aux jeux de rôles imposés par la morale.

« La grande rigolade est dans l’absolu. » - Arthur Cravan –

« Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil. », écrivit un jour Montherlant - dans : L'homme qui m'aimait tout bas d’Eric Fottorino - 

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26-06-09

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→ 69 - Au manque d’être.

Tamara_de_Lempicka__Reclining_Nude__private_collection

Anesthésiée, éthérisée, l’idée que l’on a de soi se suspend à l’immobile de la raison, alors que nous sommes un perpétuel mouvement. Alors que nous sommes la mouvance gluante des ciels ramassés.   

A l’implicite des trêves, dans l’abandon impertinent du courage et de la bonne foi qui préfèrent la fuite et le sophisme des rêves… chloroformé le temps généré de réel vacille. La déception est l’instable des griffes de l’avenir. L’incision du passé où se répand l’impuissance à nos défaites, nous déroute à la suspicion tenace, à la prévention forcenée, à l’épuisement de l’incertitude avant de nous confier confiant à toutes hypothèses d’escapades. Paradoxe, nous ne nous habitons jamais vraiment, jamais entièrement, nous sommes au-delà. Dans la fenêtre du doute, nous filtrons les aiguilles de pins obstruant et piquant nos chairs.

Je m’essaye de moi-même à longueur de temps. Expérience convaincante ou pas, ce n’est qu’à l’extravagance que je dois de ne plus trainer et languir de moi. On ne peut se réguler au détestable de soi ou au désarroi qui nous habite. Partout où je me résilie, je me remplace par d’autres éphémères. La durée c’est seulement la continuité par laquelle je me pense. Tout au long de l’aventure d’existence je me renvoie au relatif dont le fil se déroule dans la précarité du fragmentaire de l’instant. Une pensée désagrège une pensée comme une théorie ruine une autre théorie moins fondée. Une théorie ne souffre pas l’amertume. L’expérience du je est titanesque. Le nous encerclé de l’intérieur habite la fable.

Ma seule liberté loge dans ma folie, dans l’inconscience qui épure, dans l’étau d’ermitage où seules les fêlures crissent comme des cigales d’injonctions. Là, exactement là où s’épouvante ce qui asservie, là où transpire le songe qui s’enfante.

A me consulter du jour neuf, à grignoter les promesses de vie, à soustraire de l’anamorphose l’ordre pré-donné et pressenti des formes du langage, mon dire est le temps rejeté, la voix renonçant qui me dit.

Et pourtant…

Dans l’égarement de nombreux éclairs, dans l’abyssal de tes vides, le floutement des polémiques qui inspirent l’acte jusqu’au mimétisme des souffles. Je ne saurai te dire au-delà de ce que je sens, et cependant, chaque halte, chaque pause, chaque répit, te ressemble comme deux gouttes d’eau inscrites dans l’apaisement de ce que le probable ne saura jamais justifier.

Mon cœur est un anneau. Une cercle rompu aux tournis de tes fresques et je ne puis être fou autrement qu’agripper à tes volutes. Et je puis suivre toutes les cascades de tes yeux sans déraisonner d’une vaillance qui m’emporte, me transcende à une mue profonde qui dévisage ce rond dans lequel je plonge le cœur en avant.

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24-06-09

→ 68 - Tr’aimer.

Tamara_de_Lempicka

A la confluence du don, à la jonction du pathos, aux convergences des survies : l’autre que la pensée dévisage et que le cœur traite comme un encombrement, comme une surcharge nécessaire et utile…

A l’amour, à ses sentiments, ses perceptions, ses émotions, la manifestation d’exister dans la vie, dans un réel perturbant et perturbé… A l’amour, à son état d’être qui nous renvoie inéluctablement aux joies les plus fertiles, les plus fécondes et au désarroi imperturbable des effrois, aux douleurs de notre permanence à être.

Aimer et prendre conscience. Aimer et se sentir emporter tel un bout de bois, un bout de soi, sur lequel on a planté une voile. Nature à la dérive, parcourant les océans prégnants de l’intimité, de la fleur de soi, dans le déliage de nos héritages, dans la tourbe ferreuse de nos fondements, dans nos conversations silencieuses : aimer. Aimer jusqu’au destin des langues dans la transmission des pensées de chair, dans l’amour de soi et du monde.

Besoin compulsif de me laver par le feu, besoin des blessures de l’autre pour émanciper les miennes, besoin des vies qui m’entourent et qui me disent, aux creux de mon tendre, toutes les promesses d’où peuvent naître la menace.

Besoin du spectacle de tes yeux, des réminiscences de ton souffle, besoin de partager cette ressemblance dans laquelle s’engouffrent la peur et la crainte, besoin de me fondre pour oublier un moment que je suis seul. Seul de mes méandres, de mes traces crevassées, de mes contradictions à paraître, de mes fracassements sur la roche des rives hostiles. Seuls de mes fragments et d’autant de sarments de vigne où le vin se récolte comme une lie ostentatoire.

Dans le prépuce de ta voix, le murmure qui susurre la blessure qui te nie et t’adule, le son premier, original, où s’ajoute le refus, la révulsion et le malaise d’une unité revisitée par ta langue, par ton tremblement, par la déchirure des échos où résonnent les similitudes. T’aimer est la rencontre de ton énigme. Tu es mon risque choisi, ma défenestration consentie, dans cette approche où l’infinitésimal se conjugue aux plaies et à l’espoir des cicatrices. Tu es mon attente précieuse où se dénoncent mes fripes et mes cartilages inhabités à la frontière de mes certitudes encore incertaines. Tu es ma quête à l’absolu de mes prières. Il y a dans toi mon consentement à mourir. Sinon, la nostalgie où s’égare le décisif de moi-même.

Ma vérité est dans ta vérité, au-delà de toute vérité. Fusion incongrue où s’efface la couleur pour dire le goût de la couleur. Tu es cette réduction par laquelle bizarrement je m’amplifie. Source des sources où tout ce qui est faux devient un vrai possible.

Aimer m’affirme de ce qui se détruit en moi, de ce qui me dépossède en me possédant d’une puissance immaîtrisable. Tu es ma meilleure fuite, mon grenier à étoiles, ma cave à explosifs, ma lueur incarcérée au bout du rêve qui s’incarne.

Ton cœur est ce regard qui me dépouille, m’oblige à la nudité des paradoxes, à la contrariété des oppositions, des contradictions insoumises aux sentiments qui ruissellent comme des poussières de délestage, du nettoyage du sang qui transporte mes siècles à te chercher, à te consentir.

Dans l’humaine saga des friches et des rituels, l’audace te gravite comme un papillon blanc que la neige absorbe. Si tu savais combien je redoute ta caresse, si tu savais combien je me plie en minuscule et me déploie comme les plumes d’un faon…

Communion du soupir des effluves, le voile discret d’un voile de rien, la réponse aux doutes vénéneux, la brise parfumée d’une liqueur sans liqueur vampire de mes soifs. Le filigrane est l’ornement de tes courbes qui révèle l’union où s’atteignent les oripeaux irréguliers dont ma langue cherche par delà le sacrifice à te dire l’acceptation.

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23-06-09

→ 67 - Aux yeux du Doute à douter.

Tamara_de_Lemp___Nude_with_Sails___L_Heure_bleue_1931__private_collection

Je crois que l’on meurt à l’étreinte des eaux, dans le recommencement des gestes premiers. Le cri en est un.

Je crois que l’on meurt aux plis des entendements devenus des prêches de certitudes, des miroirs voilés, des rêves sans effets. La parole en fait partie.

Je crois que l’on succombe de ses croyances avouées, rétrécies d’une seule et unique appréciation réfutant la diversité et l’amplitude du monde. Je crois que l’on meurt, serré à l’étouffement de ce que le doute aurait traduit par l’interrogation d’un sans réponse. La morale en fait partie.

Douter. Il nous faut bien ronger un peu cette existence de témoignages affirmés et s’accepter de la confrontation du regard de l’autre corrigeant nos propres exigences.

Mais que la mort vienne dans sa chute désespérée. Qu’elle tire, avec elle, les traits incolores qui n’ont pas marqués le ciel d’une saillie pénétrante. Qu’elle repose là, dans le trou profond des évidences assurées de leurs bonnes figures.

La vie maraude et chaparde, creusant dans le masque même, d’autres masques plus petits et plus insidieux.

Dans le doute aussi tout est possible, il suffit d’avancer les yeux fermés devant le risque. Ecouter le pressentiment raconter son histoire, et dans l’erreur trouver la vérité où se critique le juste. Chaque doute est une pétition qui remet en cause l’ignorance.

- Tout langage est porteur d'une signification déterminée pour celui qui exprime et pour celui qui reçoit. Or, précisément, affirmer l'identique vérité de propositions contradictoires, c'est renoncer au langage. Si dire « ceci est blanc », alors « blanc » ne  signifie plus rien de déterminé. Le négateur du principe de contradiction semble parler, mais en fait, il « ne dit pas ce qu'il dit » et de ce fait ruine « tout échange de pensée entre les hommes, et, en vérité, avec soi-même ». En niant ce principe, il nie corrélativement sa propre négation ; il rend identiques non pas seulement les opposés, mais toutes choses, et les sons qu'il émet, n'ayant plus de sens définis, ne sont que des bruits. « Un tel homme, en tant que tel, est dès lors semblable à un végétal." Si la négation du principe de contradiction ruine la possibilité de toute communication par le langage, elle détruit aussi corrélativement la stabilité des choses, des êtres singuliers. -

Le doute.

Il se mettrait à danser tout doucement comme des ombres chinoises prolongent sur les murs les mouvements que cintre la lumière.

Une ronde d’hypothèses viendrait saluer les choix encore vides, juste caresser les rides potentielles, les traits déjà tracés pas d’anciennes courbes. Une ballade quelque peu libertine où l’idée s’allongerait dans le foin ouvrant au hasard ses lèvres de désir inachevé. Dans ses guêtres rigides l’affirmation entamerait sa poursuite cherchant le point de l’ombre qui lui faudrait blanchir. Une nappe de gris fluette mais obstinée danserait sa gigue et ferait tout pour se rendre intéressante.

Dans le doute, la frise du ciel ne s’écarterait pas de celle de l’océan, prolongeant l’horizon à l’infini des mariages, chaque couleur épousant l’autre.

Un instant on entendrait grelotter le silence fragile de l’évanouissement.

On voudrait tout effacer, tout gommer, reprendre le souffle de la craie sur le tableau. On voudrait douter en étant sûr que l’écriture reprendra, recommencera à inscrire en lettres droites et régulières, la cadence des mots sortis de leurs larves. On attendrait les yeux baissés, l’haleine ralentie, qu’un signe nous appelle. Mais il serait tard, fort tard, trop tard, et le poison des certitudes ferait son office. Et le doute comme un tombeau inexorable ouvrirait sa porte. La mort formelle planerait comme un nuage dessinant des visages, des milliers de visages, connus et inconnus. Le doute serait debout, la faux à la main prêt à trancher à la rigueur de la ligne de Sol, la note intruse qui répudie la pause. La harpe serait sous les paupières et les étangs asséchés offriraient leur lit de sel aux oiseaux. Au dessous des rires du sarcasme une brisure fine, une étagère gondolée, un dictionnaire de proclamations devenues lancinantes comme une fièvre qui engourdie et dont on cherche à se débarrasser.

On entendrait encore quelques mots comme les dernières salves d’un dépôt de munitions en brûlis. Un dernier écho de résistance à la sûreté du dire. Il se lèverait puis s’effondrerait comme disparaît un fantôme dans des cercles provisoires et inondés de malice, le vent portant la dernière estocade.

On entendrait claquer les portes du cimetière, et une chevauchée sauvage galopante dans les marées. Nous serions sur le départ quittant l’embouchure des sans issues. Nous marcherions dans la véracité des cris, des paroles et des morales, ni repus, ni affamés, dans l’indolence des rigueurs sans leste.

Et puis, on observerait dans les yeux du silence l’attente qui sommeille.

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