17-07-08
Mathieu CHEDID
« Rire d’un miroir, c’est rire de tout. »
Françoise SAGAN

« La terre seule me rassure, quelle que soit la part de boue qu’elle contient. »
« Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps. »
« Les gens ne croient plus à la mort. Ils croient à l’usure. »
« La mémoire est aussi menteuse que l’imagination, et bien plus dangereuse avec ses petits airs studieux. »
0573 - Tomber...

Tomber, je reviens à loisir sur ce verbe, tant, il me semble de plus en plus capital. Tomber de soi. Tomber non en dégringolant mais sombrer pareil à une trombe. Se consacrer terriblement à son inutilité, s’affermir de son abjuration à se concevoir humainement de ses expressions à se développer. Tomber comme tombe la nuit, tomber l’outil, ou comme tomber bien, tomber mal, tomber la veste, tomber dessus ou dessous. Tomber de ses miroirs pour plonger dans l’extension de son être, plonger au cœur de sa parole à dire et à se raconter. D’une parole ascenseur entre un réel à notre portée et le brouillard des mots qui le définit. Oublier un temps de simple lâché prise, pour se consacrer à soi en dehors des méthodes et des consentis de l’histoire collective pour ne ressembler qu’à soi.
Prétendre se gambader à souhait dans l’inoccupé pour en connaître les saveurs de toutes les langues inappropriées qui se sont logées en soi, semble tout à la fois une démesure et une fadaise d’un nombrilisme nonchalant. Mais comment s’amplifier sans partir à cette découverte ?
Perdu, la conscience ne me révèle qu’un contenu insufflé depuis l’enfance dont la charge n’est autre que mon propre repentir à comparaître et à paraître aux yeux des autres convenable de toutes les convenances morales. Les liqueurs fallacieuses des rejets et des complaisances sont devenues des poissons que mon sang ne sait plus traiter. Vicié il me faut l’apurer régulièrement.
Ma propre terre est ce limon inconnu que je foule au gré de mes hasards et de mes déambulations. De cet immense espace à défraîchir, je n’ai à ce jour qu’un vague aperçu et je sais bien combien je suis étranger en exil au royaume de mon être.
Nomade de moi-même, je vais d’errances en errances, arpentant les falaises comme les plaines, avec le même appétit et la même jouvence que celle d’un aventurier sans arme et sans conviction autre que de défrayer l’aventure elle-même.
A quoi peut bien servir l’idée si ce n’est à nous propulser dans l’action ? Mais cette même action nécessite de la force, et lorsqu’elle est en exergue dans l’attente de sa propre pulsion, il ne reste qu’à être contemplatif, et à envisager la compensation. C’est sans doute le temps des projets. Celui qui nous conduit à projeter sur nos écrans imaginaires les hypothèses les plus immatures et les plus émaciées. Le temps que l’on veut bien accorder à ce que l’on est pour s’imaginer grand et fort. Muni de la puissance utile pour que l’acte s’accomplisse, il nous sera toujours temps d’aller, pensons-nous.
Tout se passe comme si le bonheur naissait inaltérablement de l’autre et de l’amour qu’il nous consent et qu’on lui offre en retour. Tout se passe comme si cet autre était absent et qu’il faille que je l’invente dans cet autre moi dont je n’ai de cesse de parler. Il est très difficile d’attendrir volontairement une partie de soi pour se présenter disponible à l’amour. L’amour étant aussi un sentiment qui tombe, une émotion qui tombe, une épouvantable sensation qui tombe, qui nous tombe dessus. Rien ne sert à lui courir après. Inutile de le convier d’espérances et de suppositions rêveuses. Alors que de s’aimer soi, nul besoin de se retirer dans une quelconque expectative. Il suffit d’aller se chercher, de se quémander au fond de soi, de remuer et d’agiter ses propres grelots. C’est dans cette quête que l’on sent le mieux son vide. C’est une démarche inconsidérée tant elle nous signifie que sans l’autre on est rien et parfaitement inutile. Comme si toutes les voluptés passaient indubitablement par cet autre qui serait étranger tout en étant le moins étranger d’entre tous. Le plus imparfait nous-même et le plus ressemblant. J’aurais, je le crois tendance à n’être que des tendances. Un amour n’est jamais la cause ce n’est qu’une conséquence. Aimer ne peut-être chose que la conséquence de ce que je suis et n’explique rien. Conséquence de nos intermédiaires et de nos itinérances à graviter le plus possible au centre de soi, il me semble indispensable de m’arracher le cœur pour m’introduire dans le cœur de mes ombres. Quand je dis « arracher » ce n’est point pour imaginer vivre sans mais seulement pour le porter dans ma main qui se tend autrement que habitant dans ma poitrine.
Tomber de tout et de rien, n’être qu’à la merci de ce réel qui s’implante en nous malgré les vides et les vertiges. Souverain de soi, par moment (et souvent longtemps) ne veut plus rien dire. Je suis de plus en plus convaincu que nous avons oublié qui nous sommes, ne reste de nous que ce palimpseste sur lequel les écritures elles-mêmes s’entremêlent avec une sensation de dérisoire. Nous sommes tributaires de ce que nous ne savons pas
autant que du non-dit. Rien en dehors de ce silence ne peut davantage nous refreiner de ce que nous voudrions être. Est-il vraiment utile que de nous interposer par la raison à ce qui doit être ? Rien n’est moins sûr. Si je m’interpelle de ce que je m’oubli où est la vérité ? Ma vérité ne se confronte qu’à mon réel, celui qui interfère sur mon quotidien, et je ne peux mesurer cet ailleurs que pourtant je sais, et que je ressens en dehors de moi-même, autrement qu’en vivant.
Oui, on voudrait tous, somme toute, être à la surdimension, à l’exponentiel du nirvana de soi et cependant, nous ne sommes qu’à l’orée de nos doutes comme des éléments associés au monde qui tourne.