15-05-08
LEIBNIZ et le bruit de la mer

Leibniz et le bruit de la mer
Écouter le bruit de la mer, rien de plus simple? Au contraire, affirme le penseur allemand, rien n'est plus compliqué. Car, lorsque nous pensons ou ressentons une chose, nous ignorons la complexité des éléments qui la composent, ainsi que ce qui se passe en nous.
Par Blaise Bachofen
Lorsque nous entendons le bruit de la mer, nous entendons en réalité un « assemblage » (Nouveaux essais sur l'entendement humain). Cet «assemblage» est l'ensemble des innombrables petits bruits que font toutes les vagues déferlant sur le sable, chacun de ces petits bruits résultant du bruit de toutes les gouttes d'eau s'entrechoquant dans chaque vague. Voilà pourquoi ce qui semblait simple se révèle compliqué. Écoutant la mer, nous n'entendons pas le bruit de chaque vague, encore moins le bruit de chaque goutte d'eau. S'il y avait une vague de plus ou de moins, nous n'en aurions pas conscience. Pourtant, le bruit de la mer n'est fait que de ces bruits que nous n'entendons pas : si chacun de ces bruits se réduisait effectivement à rien, nous n'entendrions rien, car une somme de riens a pour résultat un autre rien.
Cet exemple de petites perceptions, ou perceptions insensibles, illustre la différence entre ce que nous percevons et ce que nous avons conscience de percevoir. Le bruit de la mer, ce murmure ou ce fracas qui semble nous parler d'une seule voix, est qualitativement différent de la multitude des infimes clapotis qui le composent. La perception consciente est le fruit d'une modification du donné sensoriel. Cet exemple n'est pas une curiosité singulière : toutes nos représentations conscientes relèvent de la même logique, d'un processus inconscient de sélection et de globalisation qui fabrique du simple avec du complexe.
Il y a donc dans les choses, mais aussi en nous, un infini abyssal que nous ne soupçonnons pas. Au-delà du problème de la perception, cette idée nourrit toute la philosophie de Leibniz. Elle s'inscrit dans une critique de Descartes : de même que beaucoup d'auteurs qui écrivent peu après le philosophe français, il s'en inspire tout en cherchant à le dépasser. Comme Descartes, Leibniz est convaincu que tout (l'esprit et la nature) obéit à une logique dont nous pourrions comprendre les lois. Mais il faut pour cela employer une autre méthode que celle de Descartes. Ce dernier affirme qu'il suffit de décomposer un objet jusqu'à saisir ses éléments premiers pour en rendre compte. Or Leibniz montre qu'on trouve toujours, derrière ce qui paraît simple et indécomposable, des éléments encore plus subtils et composés. Tout est donc fait de réalités infinitésimales, ces « presque riens » qui ne sont pas tout à fait rien : par un processus d'intégration, l'infinitésimal constitue tout le réel qui se donne à notre conscience. Il découvre d'ailleurs un moyen de le traduire mathématiquement, en élaborant le calcul infinitésimal.
Avec cet instrument théorique, Leibniz espère expliquer l'organisation infiniment complexe et dynamique du vivant (plus adéquatement que Descartes, qui le réduisait à une simple mécanique), mais aussi les subtiles nuances de nos sentiments et de nos sensations, « ce je ne-sais-quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties ».
Petites perceptions
Ces données sensorielles constituent la base de notre représentation du m
onde mais, prises séparément, elles sont « insensibles », car trop faibles et confuses pour franchir le seuil de la conscience. Leibniz les distingue de l'« aperception », qui est la perception vécue comme telle, la perception dont nous avons conscience.
Intégration
En mathématiques, c'est l'addition de quantités infinitésimales (qui tendent vers le zéro) : les différences de vitesse à chaque instant d'une accélération, par exemple. Leibniz invente, au même moment que Newton, des outils mathématiques permettant de calculer le rapport entre ces quantités infimes et la totalité qui résulte de leur intégration (calcul différentiel et calcul intégral).
0451 -

Il est si tard… tombent les gouttes que l’adversité a transpiré sous les décombres des luttes insoumises à la dérision du jour.
Le ciel est bas, gris de ses voiles encerclant l’horizon dans sa toile vibrante de l’écueil qui se repli comme une feuille d’églantier saisie par la gelure.
D’avant, le goût au palais reste un acier à la couleur du ciel.
Au loin, dans ce paysage de désolation, quelques mains s’agitent comme des marionnettes venues d’on ne sait où.
La surface est plate et les cercles ont disparu sous la couverture du brouillard des songes.
Il est si tard… que la nuit est en retard sur son calendrier de carton et c’est le jour qui s’égosille à prétendre le sombre.
Il a fallu les lampes de tes yeux pour qu’une légère lumière s’accroche aux sources des mouvements.
Le geste du fragile s’est accouplé à la tête devenue lourde et basculante sous le poids des cires qui emprisonnent l’élan.
Le baiser doit venir mordre là où la peau anesthésiée n’a plus le parfum des caresses délivrantes.
L’instant se défroque et les sillons qui émergent au-delà de son parcours dessinent derrière, les traits éphémères que l’avant relâche malgré lui. La barque devient une embarcation pour de fantomatique silhouettes traversant l’épaisseur où s’engouffre l’affective pantomime des désirs silencieux.
Il est si tard que les pendules refusent obstinément la marche des aiguilles. L’heure s’enferme seule avec elle-même.
Demain semble un sombre froid qui livrera aux couettes leurs nécessaires chaleur à infuser l’improbable.
Rester là, à ne rien dire, à ne rien faire, paralysé par l’hégémonie d’un pinceau qui ne veut pas peindre. La toile reste grise.
Sans doute le papier mâché ne l’a été suffisamment pour offrir sa plane surface lisse. Le vide ressemble aux mots qui n’on jamais été dit.
Il est si tard…
0450 - L’homme tragique n’abdique pas.

L’homme tragique n’abdique pas.
Faire éclater les évidences du néant précisément pour ne pas s’affliger de l’absurdité qui témoigne par manque ou par consentement. C’est dans le renoncement que vient se fendre l’oubli irréconcilié avec la vie. Paisible de son pitoyable, la bravoure se signifie de ses soldats médaillés de l’affrontement à trucider leurs propres scrupules d’un idéalisme qui complote avec la censure de l’âme.
Mes semblables me sont trop semblables. Cadavre endormi au placard de mon infanticide, je remue encore mes os. La vengeance corrompue du Moi humilié à se soumettre à grandir, pour en arriver à un Moi déserté par autrui. Et toujours entendre sonner le juste comme si Camus avait tinté la clochette éternelle qui vient vampiriser par l’auto-culpabilité les moindres recoins de chairs laissés en appétence aux esprits maraudeurs.
C’est dans l’inconsistance de soi qu’on est des privilégiés. Débiteur de ma déraison que ma raison ordonne, j’abuse de l’inconvénient d’être né en épluchant mes certitudes comme d’autres épluchent des oignons et mouillent des yeux. Je suis dans le refus à me résigner à vouloir combler un vide qui n’existe pas ou qui s’il était bien réel ne serait que les tonneaux des Danaïdes. Et plus je suis tout le monde et plus je suis personne. Le caractère fictif de ce que je suis m’appartient et je troque encore souvent mes angoisses contre des sarcasmes, me révoltant de l’injustifiable entre sursis est sursaut, je ne suis que le précaire de moi-même.
« Nous ressemblons
à ces oiseaux désemparés
que le vent déporte
de tempête en tempête
et qui s’élancent
à l’assaut du soleil
pour retomber calcinés
dans une poussière de sang » (1)
La soumission inexorable à des rituels et à des ordres absurdes collectivisés et collectionnés depuis la nuit des temps nous dépossède et nous conduit au naufrage. C’est mon image qui se refuse au monde, pas moi, hurle le miroir. Schizoïde, le dégoût devient vite une détresse subie et une plainte lugubre. L’angoisse est ce derni
er refuge qui isole la folie pour nous polir de nos désordres. L’exil de soi semble la toute dernière alternative et couper du monde, il sera trop tard. Trop tard pour que la pulsion devenue trop faible puisse rebondir sur les monades d’autosuffisances naturelles.
L’ère nihiliste fait ravage. « La domination totalitaire se fonde sur la désolation », écrivait Hanna Arendt. L’ère du sans idéal est devenue possible.
Nous n’avons de respect que pour les catastrophes, signe infaillible de la fadeur de nos existences et de l’épuisement de nos instincts.
Notre seul flambeau : « N’est vaincu que celui qui s’avoue vaincu ». Et on ne s’abîme pas de ses défaites en interjetant seulement : « je ne sais plus où j’en suis ! » L’homme tragique n’abdique pas.
* (1) Francis GIAUQUE -